Tribune

L’autre visage du «supportérisme»

Par Abderrahim BOURKIA | Edition N°:5385 Le 02/11/2018 | Partager

Abderrahim Bourkia est journaliste et sociologue, membre du Centre marocain des sciences sociales CM2S. Il est également chercheur associé au Laboratoire méditerranéen de sociologie LAMES Aix-Marseille (Ph. A.B.)  

Les supporters ultras au Maroc ne décolèrent pas. Ces trois dernières semaines, plusieurs actions collectives ont rassemblé des groupes de supporters à Tétouan après le décès de la jeune étudiante Hayat Belkacem, candidate à l’émigration, à Agadir, les supporters ont brandi le drapeau espagnol, et à Ouad Zem, il y a eu une altercation entre des policiers et des supporters du Raja. Les supporters ont battu le pavé lors de manifestations de rue, brandi des banderoles, scandé des slogans et formulé des doléances sociales et politiques.

Si la violence des stades est une préoccupation très actuelle, le supportérisme ultra a néanmoins changé de visage. Les ultras ne se contentent plus de soutenir leur équipe mais ils formulent aussi des revendications à caractère social et politique selon les contextes socio-économique et politique du pays. Nous sommes davantage devant un mouvement social de type contestataire et d’une action collective qui gravite autour d’une situation conflictuelle.

Construire un mode de vie, une appartenance

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Le spectacle footballistique au Maroc est devenu un lieu d’expression de l’errance socioéconomique des jeunes exclus de la société et le «supportérisme» serait un moyen d’expression, de protestation et surtout le cadre d’une construction d’identité (Ph. Archives)

L’inscription au sein d’un groupe de supporters permettrait aux jeunes de s’approprier une identité propre, de construire un mode de vie, une appartenance, une identité collective face aux autres. Certains peuvent voir ce mouvement social comme naïf, dépolitisé. Alors que les chants, les banderoles et les «tifos» affichent des messages sociaux clairs liés au chômage, à la pauvreté, à l’exclusion, au mépris, à l’incompréhension…

Nous sommes en pleine anomie sociale qui caractérise les périodes de développement économique génératrices de désorganisation et de démoralisation ainsi que l’apparition de conduites déviantes. Les grilles de lecture des derniers événements qui gravitent autour des stades sont diverses dans la mesure où les acteurs et les circonstances ne sont pas les mêmes. Les revendications sont liées davantage aux contextes socioéconomiques du pays. Ces événements révèlent une partie des maux qui rongent notre société. L’insatisfaction des attentes élémentaires légitimes d’un groupe social est motrice de violence. Les jeunes sont en quête de visibilité. Cela peut prendre un aspect festif ou violent selon la logique partisane des groupes de supporters et des autres motivations qui évoquent davantage l’idée que l’injustice économique n’est pas sans rapport avec certains débordements de violence.

Il y a toute une réflexion sociologique qui gravite autour de la frustration comme moteur de la violence. La discrimination économique, entre autres, peut donner des explications aux actes de violence. Le stade n’amène pas que des supporters et on ne peut pas qualifier de supporter toute personne portant une écharpe ou un maillot de telle ou telle équipe. Le stade amène à la fois le supporter ultra, le supporter aisé qui s’installe dans les tribunes, et l’affairiste ou «zeram» qui cherche la bonne affaire... Ceux qui composent un groupe potentiellement violent ne constituent pas forcément un groupe de supporters homogène. Cependant, le fait de se retrouver en groupe procure assurance et réconfort à ses membres.

Sortir de son anonymat
en portant les couleurs de son équipe

Ainsi, souvent, avant d’arriver au stade, certains supporters ont déjà commencé leurs incivilités. Leur «descente» en ville ne passe jamais inaperçue. Certains individus profitent de l’opportunité de se retrouver dans la foule pour s’adonner à des actes de violence. Ce sont pour la plupart des jeunes dits «en marge», en situation de rupture sociale, qui expriment de cette manière leur frustration, leur colère et leur exclusion et prennent en otage le football et le supportérisme.

Pour la quasi-totalité de ces jeunes, appartenir à un groupe de supporters ou à un ultra est une manière de dire qu’il existe, qu’il s’identifie comme supporter de tel club, comme appartenant à cette forme de famille. Il sort de son anonymat en portant les couleurs de son équipe.

Et enfin, l’importance que revêt le supportérisme dans le processus identitaire de nombreux jeunes marocains, qui se définissent en tant que supporters. D’où l’intérêt d’aller loin dans l’analyse et réactiver les interrogations formulées il y a plus d’un demi-siècle par le sociologue américain Herbert Blumer autour de la «profondeur» de la cause. S’agit-il d’une cause qui vise à établir un nouvel ordre de vie sociale? Et est-ce que la cause des supporters possède-t-elle cette profondeur?

Les ultras, tribunes politiques

 

Il semble pertinent sociologiquement de parler de mouvement social car le supportérisme au Maroc est devenu un lieu d’expression de l’errance socioéconomique des jeunes exclus de la société et serait un moyen d’expression, de protestation et surtout un véritable cadre d’une construction d’identité qui exprime chez les jeunes un désir de paraître, d’exister et d’être reconnus au sein d’une société dont ils se sentent en fait plutôt exclus sans passer par les partis politiques et le tissu associatif. L’environnement politique et sportif est devenu sensible à la mobilisation des ultras, au moins sous l’angle sécuritaire, et les membres des groupes qui se définissent socialement en tant que supporters, saisissent les rares occasions qui s’offrent à eux pour faire entendre leur voix.

 

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