Analyse

Aviculture: L’abattage insalubre prolifère avec la bienveillance de l’Intérieur

Par Abdelaziz GHOUIBI | Edition N°:5385 Le 02/11/2018 | Partager
92% des viandes transitent par des tueries non conformes
Fermeture en cascade des abattoirs modernes
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Mortel statu quo! Dix ans après leur adoption, les lois sur la gestion sanitaire de la filière avicole ne sont pas appliquées. Surtout pour ce qui est de l’abattage et la préparation des viandes blanches. En amont, la règlementation est observée par la majorité des élevages car agréés par l’Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires (Onssa). Alors qu’en aval, des tueries insalubres prolifèrent en marge  des règles d’hygiène les plus élémentaires.

«Une situation à mettre sur le dos du ministère de l’Intérieur», accusent les professionnels. S’ajoute également l’implication des communes qui les autorisent sans se soucier des prescriptions règlementaires. Résultat, le nombre des «ces abattoirs sauvages» est passé de 8.000 en 2007 à 13.900 en 2017 selon le dernier recensement du ministère de l’Intérieur.

Entre-temps, une dizaine d’abattoirs modernes sur les 25 qui s’activaient ont fermé et 3 autres ont suivi cette année. Le reste, qui assure quand même entre 7.000 et 8.000 emplois directs, fonctionne à 50% de sa capacité.

Pourtant, la profession n’a cessé de sensibiliser sur le danger sanitaire de ces tueries, auprès desquelles s’approvisionne la majorité de la population. Allant jusqu’à commanditer une étude indépendante et formuler les propositions de leur mise à niveau. (Voir page 6). Sans résultat jusqu’à présent. Sur les six ministères concernés, seul l’Agriculture s’est montré «sensible à la problématique» mais dans l’incapacité d’appliquer la loi.

Ni les crises sanitaire récurrentes, ni les pertes colossales encourues par périodes de fortes chaleurs ou encore l’ambition de la filière à l’international n’ont dissuadé l’Intérieur à changer de cap. Pour des soi-disant raisons sociales,  l’on continue  de fermer l’œil sur ces tueries insalubres. Quitte à exposer les populations les plus pauvres au risque sanitaire.

La filière aurait pu trouver son salut dans l’intégration verticale. Les mauvais seraient éjectés par le marché. «Faute de visibilité, qui oserait s’y aventurer?» s’interroge  Omar Benayachi Lalami, président de l’Association nationale des abattoirs industriels avicoles (Anavi). Surtout quand on fait fi de la loi énonçant clairement les règles de jeu.

La propagation de tueries artisanales met en danger à la fois la santé des consommateurs et celle des employés. Les espaces de travail pullulent de facteurs de contamination (sang, viscères abandonnés, plumes éparpillées, rongeurs). Au niveau des tueries de quartier, les conditions de travail sont moins alarmantes, mais elles demeurent largement non conformes à la réglementation sanitaire prévue.

Cette propagation est aussi favorisée par  un système de contrôle défaillant dû à l’incapacité de l’Onssa  à  sévir en cas de non-respect de la règlementation. Le ministère de l’Intérieur étant la seule entité en mesure d’exécuter des décisions de fermeture ou d’appliquer des sanctions pécuniaires. Du coup, la santé publique est reléguée au second rang pour de pauvres considérations sociales. Sans tenir  compte aussi des surcoûts résultant de la prise en charge des cas d’intoxication  et du risque d’impact négatif sur le tourisme.

En effet, une grande partie des acteurs de la restauration collective (restaurants, hôtels, hôpitaux et cantines) continue de s’approvisionner auprès des grosses tueries, en faisant courir d’énormes risques à leurs clients. C’est l’appât des prix bas. Mais la réalité est tout autre.

Ces tueries (petites et grandes) engendrent des coûts cachés qui sont supportés par la communauté. Elles génèrent d’importantes quantités de déchets qui sont déversés soit dans les canaux d’assainissement soit dans les décharges publiques. «Rien que dans les villes, le volume des déchets est évalué à 1.750 tonnes par jour», estime la profession. Ce qui occasionne un coût annuel de 40 millions de DH. De quoi subventionner la mise à niveau des tueries sur un quinquennat tout au plus. Sans oublier le potentiel de valorisation que recèlent ces déchets.

Entre 25.000 et 30.000 emplois. C’est le nombre généré par les 14.000 tueries. L’estimation est corroborée à la fois par les professionnels et le ministère de l’Intérieur. Ce circuit n’étant pas déclaré, l’Etat ne récupère pas l’ensemble des impôts y afférent (IS, IR, etc.) et ne prend pas en compte les revenus qui en découlent dans le calcul du PIB et de la valeur ajoutée. L’ensemble  fonctionne  sans agrément.

En revanche, le circuit bénéficie de la délivrance d’autorisations d’exercice par les communes bien que la loi l’interdit formellement. Même le cahier des charges fixant les conditions requises pour l’abattage des volailles destinées exclusivement aux ménages n’est pas respecté. Ce cahier des charges ayant fait l’objet d’une circulaire conjointe des ministères de l’Intérieur et de l’Agriculture datée de juillet 2007. Pour le moment, une seule tuerie aurait été mise à niveau dans tout le pays.

«La mauvaise monnaie chasse la bonne»

En 2015, le secteur d’abattage et de préparation des viandes blanches comptait 25 unités dont 5 ateliers de découpe. Ces abattoirs qui se situaient principalement sur l’axe Casablanca-Rabat et la région de  la  Chaouia fonctionnaient à hauteur de 50% de leur capacité. Depuis, une dizaine a mis la clé sous le paillasson et 3 sont sur le point de fermer. La raison tient à la prolifération du circuit informel dont le poids est considérable: 92% de production de poulet et 10% de celle de dinde y sont traités.
Selon la Fédération interprofessionnelle du secteur avicole, les tueries ont traité 550.000 tonnes de viandes blanches. Cependant, les abattoirs modernes n’ont produit que 45.000 tonnes contre 120.000, il y a une décennie.o

A.G.

 

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