Analyse

Matières premières: Surchauffe sur l’énergie, accalmie sur l’alimentaire

Par Abdelaziz GHOUIBI | Edition N°:5381 Le 29/10/2018 | Partager
Sucre, café, thé et céréales orientés à la baisse
Le baril du brut pourrait franchir la barre des 100 dollars
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Le choix d’un sous-bois traversé par le soleil pour la couverture est révélateur de l’obscurité qui se dessine via les tensions géopolitiques

«Le ciel rayonne, la terre jubile». L’édition 2018 de Cyclope célèbre l’embellie retrouvée de l’économie mondiale mais attire aussi l’attention sur les risques géopolitiques qui influencent les marchés des matières premières. Certes, la croissance  devrait frôler les 4% (3,7% selon la dernière prévision du FMI en 2018 et 2019).

«Mais pour les grands marchés agricoles, il n’y a pas grand-chose à espérer, du point de vue du réajustement des déséquilibres mondiaux», constate Philippe Chalmin, co-directeur du rapport qu’il vient de présenter à Rabat. Les incertitudes pèsent sur plusieurs marchés de matières premières. La référence est faite au pétrole, bien entendu, avec l’affaire du nucléaire iranien.  Pour Chalmin, l’éventualité du baril à 100 dollars d’ici la fin de l’année est d’une brûlante actualité, à laquelle il faut ajouter un dollar en pleine forme.

La flambée des prix de l’acier, l’aluminium et le soja est en rapport avec les tensions entre les États-Unis et la Chine (dans un contexte où les marchés de matières premières s’étaient relativement consolidés par rapport au niveau bas qu’ils avaient atteint en 2016). Comme à l’accoutumée, les marchés de matières premières sont prêts à prendre le vent de toute crise, technologique si on pense aux véhicules électriques, et surtout aujourd’hui géopolitiques.

Au-delà des aléas politiques, ou des bulles technologiques, Cyclope souligne quelques mutations nouvelles des marchés de matières premières, souvent, induites par des changements de politique étrangère des Etats-Unis: rejet des accords multilatéraux, remise en cause des conventions régionales et  montée du protectionnisme.

Le gaz naturel liquéfié est devenu une commodité, comme le pétrole il y a cinquante ans, avec ses bateaux qui font le tour de la planète, ses marchés spot... On peut aujourd’hui le liquéfier partout, sur des infrastructures légères, comme cela se fait au large des côtes africaines.

Autre mutation, l’Europe a donné le coup de grâce à la Politique agricole commune avec la fin des quotas sucriers. La dérégulation plonge à leur tour les producteurs européens de sucre dans la déprime des cours mondiaux.

Une déprime des produits agricoles qui est d’ailleurs encore l’exception à l’euphorie des autres produits de base. Le secteur du sucre souffre d’une forte surproduction. Cette évolution est intervenue «au pire des moments en termes de conditions de marché», relève Philippe Chalmin, qui souligne notamment l’explosion de la production indienne, avec une hausse de 4,5 millions de tonnes.

Résultat, «des excédents dépassant les 10 millions de tonnes, sur une production de l’ordre de 180 millions de tonnes», est-il constaté. En dehors du cas du soja (sécheresse en Argentine, notamment), le marché des céréales devrait légèrement s’apprécier, voire se stabiliser.

Des récoltes records sont annoncées pour la mer Noire , alors que cette zone, qui comprend notamment la Russie et l’Ukraine, est déjà redevenue «le premier bassin exportateur mondial de céréales». Sauf que l’Europe communautaire a aussi des atouts quant à la qualité de ses blés. Elle peut ainsi bien se positionner à l’export si la compétitivité est au rendez-vous.

Enfin la Chine impose ses propres marchés financiers de matières premières, en yuan : Shanghai pour les cours du pétrole, Dalian pour le minerai de fer. Ainsi le centre de gravité se déplace progressivement.

                                                                              

 

■ Le pétrole sous pression géopolitique

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C’est l’or noir qui fait l’objet d’inquiétude des pays importateurs. L’année 2017 avait en effet commencé avec la mise en place des quotas décidés par l’OPEP et ses alliés (au premier chef la Russie). «Cet accord était en lui-même un petit chef-d’œuvre d’équilibre géopolitique», relève le rapport Cyclope. La raison tient au fait que l’entente mettait autour de la table des pays en conflits ouverts: l’Arabie Saoudite, l’Iran et la Russie bien sûr devenue l’un des maîtres de ce «grand jeu». En 2 ans les prix ont plus que doublé. Début 2018, le Brent atteignait et dépassait légèrement le seuil des 70 dollars/ baril. Cette forte hausse des cours illustre le rééquilibrage progressif du marché pétrolier mondial qui était caractérisé par un excédent de l’offre depuis 2014. Cette situation, nettement plus favorable aux pays producteurs, est principalement la résultante de l’accroissement de la demande mondiale, de la réduction de la production de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) et, pour une moindre part, d’une dizaine de pays non-OPEP, de la baisse des stocks pétroliers (brut et produits raffinés) dans les pays de l’OCDE et des tensions politiques au Moyen-Orient. Selon diverses sources, l’équilibre entre l’offre et la demande aurait été rétabli en 2017 ou le serait en 2018.
En raison de l’augmentation de la production de certains autres pays, notamment des États-Unis, la production pétrolière non-OPEP aurait augmenté de 800.000 b/j à 58,2 millions de barils/j en 2017. Au début 2018, la production pétrolière des États-Unis avait atteint 14 Mb/j, ce qui plaçait ce pays largement en tête des producteurs devant la Russie et l’Arabie Saoudite. La production américaine pourrait frôler 15 millions de b/j à la fin 2018, selon l’Agence internationale de l’énergie (AIE). Mais cette origine ne peut compenser la baisse attendue de l’offre iranienne suite à l’embargo américain. Il y a aussi la défaillance de la production et de l’exportation du Venezuela et de Libye. De plus, les Etats-Unis restent handicapés par la logistique (manque de gros méthaniers).
 Compte tenu de l’accroissement de la demande mondiale de 1,6 million de barils/j en 2017, l’excédent de l’offre sur la demande aurait été réduit de 1,2 Mb/j. Bien qu’il ne s’agisse que d’estimations qui sont sujettes à plusieurs révisions, les données de l’AIE montrent que l’offre pétrolière mondiale aurait été constamment supérieure à la demande entre 2014 et 2016. Aujourd’hui, la donne a changé avec les perspectives de croissance affichée aussi bien dans le monde développé que chez les pays émergents. 

                                                                              

■ Charbon: Le poids des Etats-Unis   
Les fondamentaux du marché charbonnier sont repartis à la hausse en 2017. Si les résultats définitifs de l’année 2017 ne sont pas encore connus, les premières tendances sur les grands marchés indiquent une croissance de la production mondiale de l’ordre de 2,5 % , alors qu’elle avait chuté de 6 % en 2016. Dans les six grands pays producteurs (Chine, Inde, États-Unis, Australie, Indonésie et Russie, qui produisent 84 % de la production mondiale), les volumes sont en hausse sauf en Australie.

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La tension observée sur le marché international depuis 2016 devrait perdurer à court terme. La demande de charbon est structurellement orientée à la baisse, ne justifiant pas d’investissement en nouvelles capacités. Mais les importations restent élevées et ne reculent pas puisque de nouvelles centrales sont construites dans les pays émergents. Depuis toujours, l’industrie charbonnière suit des cycles d’investissement qui dépendent du prix. Lorsque ces derniers  augmentent, les producteurs investissent dans de nouvelles capacités d’exportation. Mais ce cycle semble différent. La hausse des prix n’entraîne pas de nouveaux investissements et l’offre internationale de charbon reste tendue. Il suffit d’une vague de chaleur, de pluies diluviennes pour que le marché ne puisse plus être  suffisamment approvisionné et que les cours s’envolent.
En 2016, le rééquilibrage du marché s’était principalement fait grâce à la forte baisse des importations européennes. L’année d’après,  les achats du continent ont légèrement augmenté et le rééquilibrage du marché a requis une hausse des exportations américaines. Celles-ci ont plus que doublé l’année dernière à 37 millions de tonnes. Une croissance inespérée… même pour le président le plus pro-charbon. Au total, les exportations des États-Unis (charbon vapeur et à coke) ont augmenté de 58 % en 2017 par rapport à 2016. C’est un retournement significatif du marché, qui fait suite à quatre ans de chute des exportations. Ce retournement est permis par la hausse des prix sur le marché international. En effet, les mines américaines ont des coûts élevés (en particulier des coûts de transport vers les ports d’exportation) qui ne permettent aux producteurs américains d’exporter que lorsque le cours international est élevé. La pérennité de ces exportations n’est toutefois pas assurée.  Mais les producteurs  américains ont signé des contrats de long terme avec des acheteurs asiatiques, désireux de diversifier et de sécuriser leurs approvisionnements, ce qui devrait leur permettre de maintenir un certain niveau d’exportation.
Les exportations de charbon russe (vapeur et à coke) ont augmenté de 13 % en 2017 et ont  atteint un niveau record de 185,5 millions de tonnes, soutenues par l’amélioration de la logistique, l’augmentation de la production et par une demande asiatique en hausse.

                                                                              

■ Gaz naturel: La tendance haussière se poursuit

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En moyenne annuelle, les prix du gaz ont fortement progressé en 2017 par rapport à leurs niveaux de 2016: 24 % pour le JKM (Japan Korea Marker) asiatique,  23 % pour le NBP européen et 18 % pour le Henry Hub américain. Ces taux de progression sont du même ordre que ceux enregistrés sur les prix du pétrole et du charbon. C’est donc tout le complexe énergétique qui a été pris dans une dynamique haussière, alimentée notamment par l’augmentation de la consommation d’énergie dans un contexte de croissance économique mondiale forte. Pour ce qui est des niveaux absolus de prix, le JKM asiatique a continué à traiter bien au-dessus de ses pairs européen et américain, se rapprochant en fin d’année des prix du pétrole. La plus forte sensibilité des prix asiatiques du gaz aux prix du pétrole vient en grande partie du mode de fixation des prix de long terme du gaz dans la région. En Asie, la part de l’indexation sur les prix du pétrole représentait encore 69 % des transactions en 2016, contre seulement 30% en Europe.
La forte hausse des prix JKM est le reflet de l’appétit des acheteurs de gaz naturel liquéfié (GNL), qu’il soit structurel comme en Chine avec la décision de substituer une partie de la consommation de charbon par le gaz naturel ou conjoncturel comme dans les pays d’Europe du Sud confrontés à la chute de leurs ressources hydroélectriques.
Au final, cet engouement n’a pas laissé de place à de nouveaux entrants.
En revanche, les rangs des importateurs pourrait grossir  courant cette année. La Russie et le Panama ont déjà réalisé des transactions avec de nouveaux clients. À l’horizon 2022, le Ghana, la Côte d’Ivoire, le Bangladesh, Bahreïn, les Philippines, la Croatie, l’Irlande, l’Afrique du Sud, le Salvador, Hong Kong et l’Australie pourraient avoir rejoint le club des importateurs.

                                                                              

■ Grands écarts des politiques agricoles

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Dans un contexte de marchés agricoles internationaux plutôt déprimés à quelques rares exceptions près (le beurre…), les agendas politiques se sont à nouveau tournés vers l’agriculture. À vrai dire, le seul pays où le monde agricole ait conservé quelque influence politique se trouve être paradoxalement les États-Unis, du fait de la composition du Congrès et surtout du Sénat (deux sénateurs par État et donc une surreprésentation relative des intérêts ruraux et agricoles). Même si le monde agricole américain a majoritairement voté pour Trump, il est confronté aux risques collatéraux provoqués par les guerres commerciales déclenchées par le président américain. Mais la grande affaire des mois à venir va être la négociation d’un nouveau Farm Bill, sans vraiment de dépenses supplémentaires. En Europe, la situation est bien différente. Avec la disparition des quotas sucriers, la vieille Politique agricole commune est bien morte. Les contours de la PAC de 2020 sont déjà en discussion entre contraintes budgétaires et menaces de nationalisations. Les débats en France des «États Généraux de l’Alimentation», lancés par le président Emmanuel Macron, ont bien montré toutes les ambiguïtés des relations entre le monde agricole et une «société civile» trop souvent manipulée par des idéologues verdâtres et… végétariens!
L’histoire européenne pourrait bien inspirer la Chine qui se débat entre prix d’intervention et grands stocks publics: le grand écart entre les agriculteurs et les consommateurs est difficile à tenir et dans ce domaine. Et l’influence de la Chine sur les marchés mondiaux sera déterminante.

                                                                              

■ Céréales: Offre pléthorique

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Pour la troisième campagne consécutive, le marché des céréales se caractérise par une ambiance déprimante: après maintes révisions, la production mondiale 2017- 2018 s’annonce finalement à peu près égale à la consommation, et même nettement supérieure en blé. En fait, ce sont six campagnes consécutives qui voient la production mondiale de blé dépasser la consommation, séquence extrêmement rare. Une fois de plus, la production russe a battu ses records, à plus de 80 millions de tonnes, ce qui fait de ce pays un acteur majeur à l’export.
 Pour l’heure, aucun événement ne paraît devoir renverser la tendance à court terme. Chaque fois que l’ombre d’un potentiel accident se profile, les opérateurs se jettent sur cette opportunité, les prix se gonflent brièvement, pour retomber rapidement à leurs niveaux antérieurs sans dessiner aucune tendance durable.
Cette situation met sérieusement à rude épreuve la filière: les producteurs dans plusieurs  pays, mais aussi des sociétés de négoce  affichent une certaine désaffection vis-à-vis du secteur.
La fin de l’année voyait croître les craintes de sécheresse en Amérique du Sud, particulièrement en Argentine et dans le sud du Brésil. Les grandes  plaines nord-américaines souffraient aussi d’un  manque de précipitations et une vague de froid les envahissait à la fin de l’année 2017. En revanche, autour de la mer Noire, l’hiver restait plutôt doux et favorable au développement des plantes.
Fin janvier 2018, on note quelques légers raffermissements, souvent en liaison   avec la hausse du prix du soja.
La prime du blé à haute teneur en protéines n’a pas d’influence haussière sur le cours du blé standard. Le marché continue d’être dominé par l’origine russe et seules les conditions hivernales freinent les exportations au départ de la mer Noire. De même, le blé que la Russie exporte vient de plus en plus loin des ports.

                                                                              

Produits tropicaux: Café et thé flambent

Dans un contexte de reprise de la demande mondiale de matières premières et de redressement des cours, les marchés des produits tropicaux se distinguent par le marasme qui s’annonce durable. Les prix de l’énergie et des minerais repartent à la hausse, mais le cacao perd 30 % en 2017 et passe sous la barre des 2.000 dollars la tonne en fin d’année. L’arabica perd 8 %.
 Quand les cours ne baissent pas, ils stagnent. Il en est ainsi du caoutchouc qui gagne 1% et de l’huile de palme (2 %). Les quelques produits tropicaux qui parviennent à redonner un peu de vigueur aux marchés sont le robusta (14 %) ou le thé (20 %). Les craintes persistent  quant à un excès structurel de l’offre sur la demande. Le retour de la croissance en Europe et aux États-Unis survient au moment où la croissance de la zone Asie-Pacifique, certes élevée, se tasse quelque peu et se situe sous les niveaux anticipés en début d’année, en Inde et en Australie notamment. L’incertitude sur l’ampleur des déséquilibres offre-demande, les succès relatifs de l’OPEP dans le contrôle de l’offre font des envieux. Plutôt que de miser sur une reprise de la demande qui n’arrive pas, pourquoi ne pas restreindre l’offre? La question a été soulevée par certains opérateurs publics de la filière cacao, après que la Côte d’Ivoire a fait, une nouvelle fois, la une. Après la mutinerie, en janvier 2017, de militaires réclamant le versement de leur solde, le gouvernement a baissé le prix garanti des fèves de cacao de 1.100 FCFA à 700  le kilo pour la «petite récolte» qui  avait débuté en avril dernier. Le voisin ghanéen, lui, n’a pas modifié ses prix. En refaisant surface, l’idée d’un «cartel du cacao» a suscité l’espoir qu’une réduction coordonnée de l’offre saurait interrompre la baisse, redresser durablement les cours et en distribuer les dividendes plus en amont de la filière.

                                                                              

■ Sucre: Excévdent de 5 millions de tonnes

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La fête est bien finie. Si les cours avaient gagné 25 % en 2016, ils les ont reperdus en 2017. Le sucre a été l’une des commodités les moins performantes de l’année. La baisse a été sévère entre janvier et juin. Les cours ont bien regagné quelques points  en juillet, mais cette hausse n’a pas duré. Dès janvier 2018, la baisse a repris sous la pression des hausses de production de cette campagne.
Les niveaux de production 2017-2018 ont en effet été au-dessus des moyennes dans les principaux pays producteurs: Brésil, Union européenne, Thaïlande (qui devrait atteindre un record), mais aussi aux États-Unis, au Pakistan et en Russie. Pour les autres: Inde, Chine et Mexique, la production reste certes dans la moyenne, mais augmente par rapport à 2016-2017. Au total, 2017-2018 marque une augmentation de 7 % à 10 % de la production par rapport à 2016- 2017. Après deux années de déficit, l’excédent global est évalué entre 4 et 5 Mt. Plusieurs facteurs seront particulièrement décisifs pour les marchés du sucre en 2018: le niveau de production au Brésil alors que le phénomène La Nina entraîne sècheresse et rendement en baisse. De même, le Brésil opère toujours des arbitrages entre la production sucrière et celle de l’éthanol. Or, dans une conjoncture favorable à la hausse de produits énergétiques le pays pourrait orienter une part importante de sa canne à sucre vers l’éthanol.

 

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