Economie

Plan d’urgence de l’éducation: Histoire d’une gabegie monumentale

Par Hassan EL ARIF | Edition N°:5380 Le 26/10/2018 | Partager
Le programme aura coûté 25 milliards de DH sur quatre ans
Manque de préparation, précipitation, étrange multiplicité d’études
A ce jour, aucun bilan «sincère» sur les réalisations, constate la Cour des comptes

On gaspille bien l’argent du contribuable. Le mémorable et inefficace plan d’urgence de l’éducation 2009-2012 aura coûté au total la bagatelle de 25 milliards de DH. C’est la première fois que ce chiffre est révélé et pas par n’importe qui.

C’est Driss Jettou, premier président de la Cour des comptes, qui a annoncé ce montant lors de son exposé devant le Parlement, mardi 23 octobre. Une séance marquée par l’absence de beaucoup d’élus de la nation qui sont en principe censés contrôler l’exécutif.

Au départ, ce sont 43,12 milliards qui devaient être mobilisés par l’Etat et qui sont en fait une «estimation» de la Cour des comptes, qui s’est appuyée sur les crédits de paiement. La raison, comme beaucoup de chiffres concernant les finances publiques, très souvent marqués par des incohérences quand ils ne sont pas disponibles, est que les données fournies ne sont pas précises. De plus, le budget du programme d’urgence n’a pas été individualisé.

Gaspillage, pas de comptes à rendre, pas d'enquête

Le chiffre ne concerne que les dépenses nécessitées par le plan d’urgence et ne tient pas compte des salaires des fonctionnaires et des enseignants relevant du ministère de l’Education, occupé à l’époque par Ahmed Akhchichine. Malgré le gaspillage, aucun responsable n’a été amené à rendre des comptes et le Parlement n’a pas pensé à enquêter. Et ce n’est pas les opportunistes de tous bords qui s’en plaindraient. Il faut d’ailleurs qu’une enquête soit diligentée pour identifier comment ces ressources ont été dépensées et qui en aurait profité indûment.

Sur ce point, il faut rappeler que 57 études ont été réalisées avant le démarrage du programme. Comment se sont constitués certains cabinets à l’origine de ces études? Quelles sont leurs références? Et dans quelles conditions certains marchés d’études ont-ils été attribués?

Ce n’est pas seulement les 43,12 milliards de DH qui devraient scandaliser les pouvoirs publics mais aussi les conditions dans lesquelles le plan d’urgence avait été préparé et qui ont fait l’objet d’une enquête de la Cour des comptes.  «La phase de préparation de ce programme a été marquée par l’absence de maîtrise des besoins et le manque d’une vision d’ensemble sur la mise en œuvre de la réforme», a déclaré Driss Jettou.

En effet, le ministère de l’Education nationale a, dans un premier temps, fait appel à un bureau d’études pour un délai d’exécution de 210 jours et un coût de 18 millions de  DH. Le consultant a produit un rapport comportant quatre domaines d’intervention pour accélérer le rythme de la réforme. Le rapport précisait le coût de chaque domaine et les mesures à prendre. Le budget nécessaire a été fixé par le cabinet à 33,96 milliards de DH.

Après présentation du plan d’urgence devant le Souverain et son lancement, le ministère a décidé de revoir son architecture en augmentant les prévisions de dépenses à 45,5 milliards de DH. Ces tractations ont demandé à elles seules 1 an et demi pour un programme qui devait s’étaler sur 4 ans. Une perte de temps qui a fait que ce plan était mal parti pour en attendre des résultats concrets.

La stratégie à tâtons a été marquée par une précipitation en termes de programmation des projets et d’insuffisance des délais pour leur réalisation, la multiplicité des études avant le démarrage du plan… Le président de la Cour des comptes évoque également «le non-recours, durant la phase de préparation, d’exécution et de suivi, aux procédures de contractualisation entre le ministère et les académies». D’où une mauvaise répartition des rôles et la difficulté de déterminer les responsabilités.

A signaler également l’abandon de plusieurs projets dès leur mise en œuvre. Parmi ces derniers, figure la pédagogie par intégration pour laquelle le ministère a formé les enseignants pour la généraliser aux cycles primaire et collégial et qui a coûté 71 millions de DH. Plusieurs marchés d’études ont été résiliés au cours de leur exécution parce que le ministère s’est rendu compte trop tard que les résultats n’étaient pas adaptés aux besoins de l’enseignement. Coût de l’opération: 21,9 millions de DH.

Les capacités de gestion du ministère et des académies, et c’est encore une observation des magistrats de la Cour des comptes, sont trop limitées pour opérationnaliser l’ensemble des dispositions du plan.

En raison du pilotage automatique adopté pour la mise en œuvre du plan d’urgence, le département de l’Education n’a pas eu le temps de mettre en place un système intégré de suivi et d’évaluation ni la capacité de suivre 513 indicateurs. Parmi ce foisonnement d’indicateurs, aucun ne concerne les aspects financiers ni l’évaluation du coût. Par ailleurs, aucun des partenaires, dont certaines administrations et institutions publiques, n’a respecté ses engagements financiers.

Et après?

Le ministère de l’Education a produit trois rapports d’évaluation sur le programme, présentant «plusieurs insuffisances au niveau de la sincérité des données et de l’évaluation globale des réalisations». La Cour des comptes note l’absence de bilan global et précis sur les volets financier et quantitatif sur l’ensemble des projets prévus par le plan d’urgence tant au niveau du ministère que des académies. La grande question demeure donc: quels sont les développements qu’a connus l’enseignement après le plan d’urgence?
Selon Driss Jettou, la situation demeure «très préoccupante».  Le préscolaire n’a toujours pas été généralisé. Certaines communes rurales ne sont toujours pas couvertes par l’enseignement secondaire collégial puisque le taux de couverture ne dépasse guère 66,7%. Certaines classes sont toujours en sureffectif. C’est le cas de 42% du collégial. L’abandon scolaire est alarmant puisque durant l’année 2016-2017, 279.000 élèves ont quitté les bancs d’école. Des écoles dans un état de délabrement continuent d’être exploitées. Le ministère de l’Education ne maîtrise toujours pas ses besoins en ressources humaines. 

 

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