Culture

Festival de Fès de la culture soufie: Haro sur la destruction de la mémoire universelle

Par Youness SAAD ALAMI | Edition N°:5378 Le 24/10/2018 | Partager
«Détruire le passé, c’est détruire la différence et l’humanité», alerte Bariza Khiari
«Il faut construire en agissant, en préservant et en éduquant», martèle l’amie du Maroc
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Au menu de cette édition 2018 du FFCS, il y a des tables rondes mais aussi un concert de l’ensemble AL Firdaus de Grenade avec Ali Keeler et Marouane Hajji, des  chants tariqas et une clôture en compagnie des Derviches et chants spirituels du Cham (Ph. YSA)

Les participants au festival de Fès de la culture soufie (FFCS) continuent leur quête du savoir. Au milieu des interrogations des uns et des autres, des réponses émergent comme une lueur d’espoir dans un monde mouvementé. En ce sens, la table ronde de l’après-midi du 22 octobre, était pleine d’enseignements. Normal puisqu’elle a été confiée à l’initiatrice de la maison du soufisme à Paris, Bariza Khiari.

La représentante de la France et vice-présidente d’ALIPH (Alliance internationale pour la réhabilitation du patrimoine dans les zones de conflits) dont le Maroc est membre, a abordé la thématique de «la destruction des mausolées de Tombouctou».

Pour l’ex-vice-présidente du Sénat français, il s’agit là de «l’illustration d’une entreprise qui veut détruire le passé, détruire la différence et détruire l’humanité». L’Economiste revient sur les principaux points abordés par l’amie du Maroc.

 
■ En Irak, les barbares ont ravagé l’héritage
En effet, en fracassant les œuvres d’art assyriennes du musée de Mossoul, les barbares se sont employés à ravager l’héritage mésopotamien, à effacer la fresque irakienne, syrienne et moyen-orientale. Ils ont détruit les mausolées de Tombouctou pour effacer de la mémoire les 333 saints de Tombouctou. Ils ont détruit les bouddhas de Bamyan et la cité antique de Palmyre.
Leur objectif était de ne plus pouvoir se souvenir pour ne jamais savoir; ignorer pour n’avoir comme choix que celui de se soumettre à une charia fantasmée, nourrie à l’intolérance et par le sang: telle est l’entreprise orwelienne de ces obscurantistes. «Ce volontarisme politique de nier l’histoire collective et d’empêcher l’exercice personnel de la mémoire est le sommet du totalitarisme, ce point culminant où le passé et les origines n’existent plus», estime Khiari.

■ Un patrimoine universel en déperdition
Pour le musée de Mossoul, ce crime culturel a été perpétré au prétexte que «les Assyriens, Akkadiens et autres peuples avaient des dieux pour la pluie, pour les cultures, pour la guerre», autrement dit qu’ils étaient frappés d’idolâtrie. Au temps où Ibn al-Fârid écrivait son poème bachique, où l’Al-Andalus, apogée de la civilisation arabo-musulmane, rayonnait au milieu du sombre Moyen-Âge européen, les incroyants et tous les fidèles, indépendamment de leur culte, coexistaient dans une atmosphère singulièrement pacifique.
Croire différemment n’était pas synonyme de mort, et la recherche de la connaissance se révélait un leitmotiv permanent. Les artistes avaient une liberté de création sans commune mesure, tandis que la pratique des arts était encouragée, voulue, désirée. «Aujourd’hui, ces groupes ne savent prêcher que l’obscurantisme et le nihilisme, quand toute croyance qui diffère de sa pensée mortifère est mécréante, marquée du sceau de l’infamie», explique la vice-présidente d’ALIPH. Pour elle, «en s’attaquant brutalement au patrimoine culturel du berceau de l’Humanité, la Mésopotamie, c’est bel et bien notre patrimoine universel qui a été rasé.
Ils ont éteint le dernier souffle de vie de ces artistes qui siégeaient parmi nous à travers leurs œuvres». Au final, cela repose sur un «Tout» dévastateur, sauvage, inhumain dont est emprunte chacune des actions de ces groupes. «Et malheureusement, au-delà de la destruction des œuvres, leurs premières victimes sont les musulmans qui ne vivent pas l’islam comme eux», déplore l’ex-vice présidente du Sénat.

■ Tombouctou, patrimoine mondial en péril
Pour ce qui est des mausolées de Tombouctou, ils ont aussi fait l’objet de leur barbarie. Pourtant, ces mausolées témoignent de la vie de ces hommes hors du commun et permettent de se remémorer leur œuvre comme modèle. A la violence des décapitations s’est ajoutée la violence des destructions. «D’ailleurs, cette dernière n’est que le prolongement de la première. Il s’agit de briser l’humain en brisant sa création», regrette Khiari. Résultats: En 2012, Tombouctou est classée par l’Unesco au « Patrimoine mondial en péril» après sa prise par des islamistes radicaux.  Avec les mosquées historiques de la ville, ces mausolées témoignaient du «passé prestigieux de Tombouctou, rappelant qu’ils ont été des « lieux de pèlerinage au Mali et dans les pays limitrophes d’Afrique occidentale». En représailles à cette inscription au patrimoine mondial en péril, Ansar Dine, franchise de Daesh, détruit les mausolées au nom de la lutte contre l’idolâtrie. En 2015, les mausolées sont restaurés par l’Unesco grâce à un programme financé par plusieurs pays et institutions.
La réhabilitation a été confiée à un groupe de maçons locaux spécialistes de l’architecture de terre. Ils ont reproduits les sites originaux en repérant des restes de murs, en consultant des photos, en interrogeant les anciens et en 2016 a eu lieu une cérémonie de sacralisation. Il est intéressant de savoir que ce crime n’est pas resté impuni. La Cour pénale internationale sous la présidence de la courageuse Fatou Bensouda a qualifié les faits de «crimes de guerre».

                                                                                          

Construire en agissant, préservant et éduquant

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Pour Bariza Khiari, il nous faut impérativement construire en agissant, construire en préservant et construire en éduquant. Elle rappelle à juste titre que la résolution n°2199, a été adoptée à l’unanimité par le Conseil de Sécurité de l’ONU (le 12 février dernier).

Cette résolution vise à tarir les financements en provenance de la vente d’œuvres d’art. La question du patrimoine culturel est donc abordée sous deux prismes: la condamnation de la destruction du patrimoine et la nécessité de lutter contre la contrebande des objets culturels. En outre, l’ampleur des pillages et des exactions culturelles rappelle les autodafés sur le Vieux Continent.

Non seulement assister impuissants à la destruction d’un tel patrimoine archéologique, historique, scientifique et religieux est une déchirure, mais préserver ce patrimoine est un impératif. Enfin, s’engager inexorablement en faveur de la culture, de l’éducation, ces remparts inébranlables contre l’ignorance, l’intolérance et l’extrémisme de toute nature est donc plus qu’impérieux.

«L’énergie et les efforts doivent être déployés partout dans le monde afin que le patrimoine universel soit protégé, et surtout que les populations puissent retrouver l’accès à la richesse de leur culture, à laquelle nous devons tant, et à une éducation ouverte. C’est un acte de résistance face à la barbarie. Ces roseaux si fragiles ne doivent jamais rompre», conclut Khiari.

 

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