Société

Livres/Casablanca: Les Habous, «Une ville dans la ville»

Par Mohamed BENABID | Edition N°:5377 Le 23/10/2018 | Partager
Gislhaine Meffre et Bernard Delgado signent à la Croisée des Chemins un hommage mérité au quartier
Un récit vivant du haut d’un siècle de vitalité socio-économique, urbaine et identitaire
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«Quartier Habous à Casablanca, Une nouvelle médina dans la métropole» ouvre les yeux sur un patrimoine un peu méconnu de Casablanca, sans tomber dans l’excès d’exotisme des beaux livres (ce qu’il est bien pourtant). Les auteurs sont avant tout des passionnés. Le premier connaît bien son sujet. Gislhaine Meffre, docteur ès lettres, DESS de psychopathologie et DEA en psychanalyse, est née à Casablanca et y réside jusqu’au baccalauréat.

Elle a créé et animé une revue littéraire sous la supervision de Julia Kristeva et du département des sciences humaines de l’Université Paris 7. Elle est auteur de plusieurs articles et compte également des expériences de journaliste,  d’enseignante et de psychanalyste. Un détail, et non des moindres, elle est la petite fille d’Edmond Brion, l’un des architectes pionniers de Casablanca, et compagnon aux premières heures d’Auguste Cadet, maître d’ouvrage des Habous.

Issu d’une famille immigrée d’Andalousie, Bernard Delgado, né en France, est quant à lui journaliste et diplômé en photographie de l’Université Saint Charles de Marseille. Au début des années 80, il crée son atelier et exerce en tant que photographe indépendant. Il a exposé notamment sur la mémoire de la mine et des mineurs.

L’ouvrage, 312 pages, édité par la Croisée des Chemins d’Abdelkader Retnani, est abondamment documenté et illustré. Le plaisir des yeux est assuré, mais le travail se savoure également par sa valeur scientifique et enrichit incontestablement la recherche sur le patrimoine architectural et urbanistique de la métropole économique. Il se démarque aussi par l’enquête sociologique qui a été réalisée auprès des habitants du quartier et comporte une importante dimension prescriptive en sensibilisant aux dégradations que les Habous continuent de subir chaque jour.

Les auteurs proposent, en bonus, un plan du quartier inédit, réalisé ex nihilo

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L’un des autres apports de la construction des Habous chantier est  d’avoir permis de recenser et de faire travailler les artisans. Beaucoup seront ensuite mobilisés pour la restauration d’édifices religieux et de medersas

L’idée de tester autre chose dans le laboratoire urbain qu’était Casablanca revient à Edmond Brion et Auguste Cadet, les deux architectes concepteurs des Habous. La ville est alors une  plaque tournante pour de nombreux urbanistes et architectes dans le monde dont une bonne part en provenance de l’Ecole des beaux-arts de Paris.

L’un d’entre eux s’appelle Henri Prost et répond à l’appel du maréchal Lyautey à expérimenter de nouvelles initiatives. Son nom sera désormais indissociable de l’histoire urbanistique et architecturale de Casablanca dont il dessinera les premiers plans. Les soupçons de ségrégation à l’égard des populations indigènes sont alors persistants.

Au début des années 30, Prost sera même accusé de ségrégation raciale devant le congrès international de l’urbanisme aux colonies.  Tout en reconnaissant une certaine ambiguïté dans le traitement de l’espace urbain par le pouvoir colonial, le travail passé sur la question permet à Meffre et Delgado de défendre d’autres hypothèses. Celles-ci convergent plutôt vers l’idéal d’une symétrie entre les deux ordres de la ville: partie européenne et partie indigène.

«Lyautey voulait d’abord éviter de reproduire les erreurs de la colonisation en Algérie qui avaient entraîné la défiguration de la médina», font valoir les auteurs.  Dans une perception plus valorisante, Prost sera l’un des principaux artisans du courant dit culturaliste, lequel défend une vision urbanistique «humaniste, artisanale et esthétisante de la cité».

Brion et Cadet se revendiquent de ce courant pour la préparation du plan des Habous. Ils s’appuieront en cela sur ce qui est le socle des villes traditionnelles du monde arabe, le concept de médina. En plus des difficultés de planification urbaine, que pose son explosion démographique, Casablanca est alors confrontée au flottement identitaire que rencontrent les nouvelles villes.

L’ex «Anefa» dispose bien d’une médina, datant de la reconstruction au XVIIIe siècle par le sultan Sidi Mohammed Ben Abdallah. Sauf que celle-ci n’a ni le prestige ni la qualité des villes impériales comme Fès, Marrakech ou Meknès.

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La réalisation des Habous sera émaillée d’anecdotes et d’incidents dans certains vont défrayer la chronique. Cadet va ainsi intenter et gagner un procès (retentissant au niveau international) pour propriété intellectuelle contre le photographe Bernard Rouget qui avait omis de citer l’architecte dans ses clichés de la Mahkama.  Cadet va ensuite prendre le pari de réaliser lui-même la majeure partie des photos qui vont illustre son livre «La Mahkama de Casablanca»

Le succès sera finalement au rendez-vous. Aux modestes ambitions originelles d’éradication des bidonvilles vont succéder rapidement celles de lieu d’habitation et d’hybridation sociale. Le tout dans beaucoup de cohérence et sans y perdre en termes de vitalité socio-économique. La réalisation du tribunal ou Mahkama du Pacha va lui permettre au passage d’éviter le piège d’une architecture aux fonctions exclusivement décoratives.

  La construction du quartier va durer plus de 40 ans de 1916 à 1956, soit pratiquement toute la durée du protectorat, c’est dire l’ampleur du projet. Sur 12 hectares, les habous prennent forme d’année en année. Le chantier est d’abord entamé du côté de la rue Sidi Oqba.

Ce sera ensuite la construction en 1921 de la mosquée Moulay Yousssef, du Hammam Chiqué, de la mosquée Mohammedi, de la zone administrative, la Mahkama du Pacha (qui fait office d’actuel siège au conseil de la région), la Mahkama du Cadi et du Lycée Fatima Ezzahra. «Le quartier des Habous de Casablanca représente l’aboutissement le plus spectaculaire de cette aventure culturaliste. A ce titre, il a été d’emblée et demeure surtout aujourd’hui encore un chef-d’œuvre d’urbanité».

Une crise de ciment bienvenue

Non, les toits ne tomberont pas sur les têtes… le président de la région de Casablanca-Settat, Mustapha Bakkoury, et ses élus devraient être rassurés. Le bâtiment où ils siègent a été construit pour durer au moins 700 ans, de l’aveu de son architecte, Auguste Cadet. Cette prouesse tient à un concours de circonstances: la pénurie de ciment et de béton armé qui sévit au début de la Deuxième Guerre mondiale. Celle-ci accule Cadet à se conformer exclusivement aux méthodes ancestrales des maîtres d’ouvrage marocains.  Construite sur 6.000 m2, la Mahkama, entamée en 1941 et terminée en 1952, est considérée aujourd’hui comme étant l’une des œuvres majeures de Cadet.

 

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