Culture

«Voyage aux sources de l’art», l’exposition qui fait polémique

Par Amine BOUSHABA | Edition N°:5375 Le 19/10/2018 | Partager
Chaïbia, El Farouj et Radia Bent El Houcine dans une même expo au MM6
Qotbi est content du débat
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Chaibia Talal en compagnie de son fils l’artiste peintre Houssein Talal qui ne décolère pas suite à l’annonce de l’exposition collective du MM6 (Ph. Archives Talal)

A peine annoncée et déjà décriée! Le Musée Mohammed VI pour l’art moderne et contemporain (MM6) ouvre sa saison avec une exposition qui fait déjà polémique dans les milieux artistiques marocains. Intitulée  «Voyage aux sources de l’art», elle regroupe 3 peintres marocaines: Chaïbia Talal (décédée en 2004), Radia Bent El Houcine (décédée en 1994) et Fatema Hassan El Farouj (décédée en 2011).

Les premières critiques ont fusé dès l’annonce de l’évènement prévu à partir du 23 octobre. A commencer par le titre même, qui laisse penser que ces trois artistes seraient à l’origine du mouvement pictural marocain moderne. L’attaque la plus virulente  comme d’habitude, est celle de Hicham Daoudi, président d’Art Holding Morocco et patron du très pointu centre d’art contemporain «Le Comptoir des Mines Galerie», à Marrakech.

Pour le  promoteur d’art: «Il y a, a priori, de très grandes distances entre Chaïbia d’un côté et les 2 autres peintres». «Le travail scientifique attendu autour d’un pareil projet est de révéler les liens visibles ou les antagonismes marquants». Pour Daoudi  «L’impression superficielle que leurs arts respectifs se ressemblent ne justifie pas une telle exposition». Il souhaite plutôt un profond travail de recherche d’archives.

Qui serait en mesure d’écrire les textes pour pareil projet? Même son de cloche chez l’artiste peintre et fils de Chaibia, Houssein Talal, qui ne décolère pas: «Les responsables du musée m’ont dans un premier temps contacté en juillet en vue d’une exposition consacrée uniquement à Chaïbia qui serait une suite logique à l’exposition-évènement sur Ahmed Cherkaoui».

«Je suis resté sans nouvelles jusqu’à ce que j’apprenne par la presse que l’exposition sera dédiée à deux autres artistes». A l’étranger, Chaïbia jouit d’un grand respect, elle est plus qu’honorablement référencée. «Comment un musée national peut-il la mettre au même niveau que des artistes mineures»,  reproche amèrement Houssein Talal.

Une place que le président de la Fondation nationale des musées (FNM) Mehdi Qotbi, ne renie pas: «Chaibia est une très grande artiste mondialement connue  et qui mérite tout le respect. Notre choix pour cette exposition était de la confronter à deux autres artistes femmes, peut-être de moindre importance mais qui ont le même parcours atypique», précise Qotbi .

Et d’ajouter «Le débat suscité par cet évènement est tout à fait normal. Je suis même très content qu’une décision curatoriale suscite un tel engouement, je trouve cela plutôt sain car notre rôle est justement de susciter des interrogations».

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De gauche à droite les oeuvres de Chaibia Talal, Radia Bent El Houcine et Fatema Hassan El Farouj (Ph. Dr)

L’exposition est le fil conducteur d’une série d’évènements visant à mettre  à  l’honneur la création féminine au Maroc. Un choix tout à fait compréhensible selon le critique d’art et philosophe Moulime Laaroussi.

«Le Musée a tout à fait le droit de faire un choix curatorial qui lui est propre. Il a d’ailleurs réussi à faire de belles choses. Même si je peux comprendre le mécontentement de Talal, force est de constater qu’il peut y avoir un certain lien. Maintenant reste aux curateurs d’expliquer selon quelle philosophie a été conçue cette exposition»,  précise le critique d’art et co-commissaire de l’exposition «Le Maroc contemporain» à l’Institut du  monde arabe en 2014/2015.

Dans le microcosme artistique marocain, les avis restent partagés entre l’artiste peintre Fouad Bellamine, connaissant bien le travail de Chaibia mais également celui de Radia Bent El Houcine du fait de sa proximité avec son fils l’artiste Miloud Labied, qui commente sobrement sur sa page Facebook: «J’ai rêvé, j’ai longtemps rêvé, d’un musée national d’art moderne et contemporain où on rendrait hommage à nos grands artistes disparus. Chaïbia je pense à toi».

Il y a également ceux qui pointent du doigt une «maladresse curatoriale» du MM6, sans pour autant crier au scandale, et d’autres qui n’hésitent pas à dénoncer une polémique sur fond de cote d’artistes et une bataille de collectionneurs.

Pour le plasticien Amine Bennis, s’il y a une leçon à retenir de cette polémique c’est «l’importance du débat autour d’un projet curatorial qui est nouveau dans le paysage artistique. Les discussions sur le droit moral des artistes ou des ayants droit sur la question sont très intéressantes» précise-t-il.

                                                                     

Le cas Chaibia

«Chaïbia Talal mérite largement une exposition personnelle pour faire la lumière sur tout ce qu’elle a apporté sur la scène plastique nationale et internationale».  Sans renier le talent de  Radia Bent El Houcine et Fatema Hassan El Farouj, l’artiste plasticien Amine Bennis précise que «ce qu’a produit Chaibia est unique dans l’histoire de l’art marocain.  Idéalement il faudrait la mettre en confrontation avec les artistes de l’art brut de l’école de Lausanne (par exemple Gaston Chaissac ou Martha Grunenwaldt) mais aussi avec les stars du mouvement CoBrA».

C’est également le rêve de Houssein Talal: «On aurait pu monter un projet magnifique. Montrer à la fois les œuvres de Chaïbia et ses connexions avec les artistes CoBrA tels que  Auguste Corneille ou Alechinsky» soutient le fils de la vénérable artiste. 

Le Musée a aujourd’hui suffisamment de crédibilité à l’international en exposant Picasso, Giacometti, la collection Beaubourg etc.,  pour pouvoir emprunter de telles œuvres. Il faut dire que Chaibia, sans maître et loin de toute école, a développé une peinture très particulière,  sans gêne pouvant tout oser.

De ce fait elle a très tôt été associée au mouvement CoBrA. On dit même qu’elle a été adoubée par Corneille lui-même, qui se serait agenouillé devant une de ses œuvres. Le mouvement CoBrA a réuni quelques enfants terribles de la peinture dont l’une des caractéristiques était l’opposition radicale, parfois violente, aux différents formalismes des plasticiens au lendemain de la seconde guerre mondiale.

Les «CoBrA» ont  privilégié l’improvisation quasi-totale. C’est dans ce sens qu’on peut lier l’œuvre  de Chaibia à ce mouvement, «qui n’a rien de brut dans sa démarche, mais uniquement sur le plan esthétique», précise Amine Bennis.

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