Economie

Université d'été de la CGEM: Mezouar sort le grand jeu

Par Amin RBOUB Nadia DREF | Edition N°:5361 Le 01/10/2018 | Partager
Chaque début septembre, la CGEM organisera son Summer Camp
Unilatéralisme, souverainisme, mainmise des réseaux sociaux, ruptures technologiques...
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Dominique de Villepin, ancien Premier ministre français, reçu en guest-star par le président de la CGEM, Salaheddine Mezouar. L'intervention de De Villepin a mis haut la barre lors de la plénière d'ouvertue avec une analyse géopolitique de classe mondiale
(Ph. Jarfi)

Voilà un think tank vitrine d'un Maroc qui bouge, qui se réinvente et qui s'interroge sur son devenir. Géopolitique, philosophie, intelligence artificielle, transformation numérique, macro et micro-économie, politique, fiscalité... La 1re Université d'été de la CGEM donne le coup d'envoi à la rentrée économique avec une thématique très inspirante: «Une entreprise forte. Un Maroc qui gagne».

Salaheddine Mezouar, tout nouveau patron des patrons, sort le grand jeu: Dominique de Villepin (ancien Premier ministre français), Jean-François Copé (maire de Meaux et ancien ministre français du Budget), Myriam El Khomri, ancienne ministre française du Travail, de l'Emploi et de la Formation professionnelle, Ali Benmakhlouf, philosophe, Moubarack Lo, économiste en chef du Premier ministre sénégalais, Jean Staune, fondateur de l'Université interdisciplinaire de Paris...

Un casting pluridisciplinaire assez relevé pour mieux comprendre le changement mondial, aider à orienter les décisions... Deux jours d'échanges, de débats, de partage, de regards croisés et d'analyses qui sortent des sentiers battus.

Le postulat de base part d'un contexte mondial en pleins bouleversements et mutations tous azimuts, des modèles économiques à bout de souffle, l'unilatéralisme voire le souverainisme américain défendu par Trump ou encore la transformation numérique qui annonce plein de ruptures sur le marché de l'emploi et des millions d'opportunités à saisir... Autant de rebondissements qui remettent en cause la mondialisation que les gouvernements peinent à réguler.

Du coup, les crises se succèdent et mettent en péril des individus, des marchés, voire des Etats. Mais elles annoncent aussi un nouvel ordre mondial qu'il va falloir anticiper. Autrement dit, le Maroc est appelé à revoir ses cartes et réinventer son modèle de développement.

«Le monde est traversé de bouleversements géopolitiques de plus en plus forts dans un rythme effréné de mutations. En même temps, il y a une course effrénée d'un certain nombre de pays (Brics notamment) pour être en phase avec les mutations.

Par ailleurs, la technologie va avec un rythme exponentiel et apporte plein de ruptures dans son sillage, des pressions sur les pays, les Etats, les gouvernements et les citoyens qui ont de fortes attentes de démocratie. D'où un changement mindset, de logiciel qui s'impose», résume Salaheddine Mezouar, président de la CGEM.

Pour le natif de Rabat, Dominique de Villepin, il commence son intervention par: «Heureux d'être dans mon pays de naissance». Selon l'ancien Premier ministre français: «Il vaut mieux préparer l'avenir dans un monde en perpétuel changement. Les défis sont multiples avec la montée des populismes, du séparatisme (Brexit, Catalogne...) et surtout le souverainisme et l'unilatéralisme, voire le protectionnisme des Etats-Unis de Donald Trump».

Ce nouveau contexte mondial se traduit déjà par l'effondrement des grands repères qui ont marqué le monde après la Seconde Guerre mondiale. «L'idéal libéral démocratique est aujourd'hui à l'épreuve», soutient De Villepin. Et d'ajouter: le capitalisme financier est à l'épreuve avec des inégalités sociales, territoriales, pénurie d'emplois... Le capitalisme financier traditionnel montre ses limites».

Le monde actuel est tétanisé par la primauté du souverainisme américain: «Ce qui est bon pour General Motors est bon pour le monde», schématise le géopoliticien De Villepin. Du coup, nous assistons à des crises du multilatéralisme, du modèle écologique avec le réchauffement climatique (Accord de Paris), la montée des eaux, le gaz à effet de serre... «Ce qui se cache derrière l'effondrement des repères annonce une transition vers une re-polarisation du monde», analyse l'ancien Premier ministre français.

Selon lui, les affrontements entre les USA et la Chine renseignent sur un mouvement historique qui conduit les Américains à regarder la vérité en face. Car la domination US est plus que jamais menacée par l'ascension chinoise. «Les Etats-Unis veulent prendre le taureau chinois par les cornes et retarder son ascenseur», schématise De Villepin.

C'est dire qu'il y a de nouvelles compétitions qui s'annoncent: «Derrière la guerre commerciale, il y a une  bataille technologique. Désormais, l'exercice de la domination se fera via la maîtrise de la technologie artificielle, l'internet des objets avec de nouvelles formes de puissance et de domination qui changeront la façon de voir le monde». 

De Villepin fait aussi allusion à la mainmise des réseaux sociaux, les campagnes de boycott, la révolution de la cyber-technologie... Autant de profondes mutations où «l'homme devient l'objet de sa propre transformation». Il rappelle aussi que la Chine a décidé de changer scientifiquement sa posture. L'empire du Milieu ne le cache pas. Il brigue le 1er rang des puissances mondiales! Ce qui explique les multiples affrontements et la nouvelle compétition idéologique.

Plus encore, la montée de nouvelles tensions change le rapport de force avec des risques de guerres (Chine/USA: 12 fois risques de guerres avérées). Face à cela, l'Europe (et le Maroc avec) ont deux choix: soit rester dans le monde occidental, soit rester à la marge (désoccidentalisation).

«Ma conviction dans ce nouveau monde: il est extrêmement important d'inventer une voie nouvelle de médiation. Mais surtout éviter le jeu de polarisations avec des variables d'ajustement. Et c'est la chance du Maroc et de la France qui doivent valoriser leurs potentialités et servir de pont pour le continent africain». Dominique de Villepin a aussi tenu à prodiguer des conseils au Maroc et à la France: nous devons nous assumer dans nos différences, nos vocations.

Le grand défi, c'est l'éducation, la capacité des logiciels, la formation pour pouvoir saisir les bonnes opportunités. D'ailleurs, la définition du modèle économique, poursuit-il, repose sur la capacité d'innover et former de nouveaux acteurs. Mais il faudra aussi faire preuve de solidarité, voire intégrer la notion de «réseau de solidarité».

Autrement, l'on va vers l'échec. De l'avis de De Villepin: plus que la logique des résultats concrets et mesurables, l'entreprise doit intégrer des indicateurs sociaux, de qualité de vie, de bien-être... C'est la meilleure façon de mobiliser les salariés. Et pour mieux peser sur la scène internationale, il va falloir renforcer son écosystème entrepreneurial, qui est un ascenseur social local, régional et international.

Pour Dominique de Villepin, l'entreprise ne repose plus uniquement sur des indicateurs de rentabilité, elle est d'abord un socle de création de valeurs, certes financières et économiques, mais surtout éthiques qui créent l'acceptation. «Faut surtout pas ignorer ce qui se passe autour de l'entreprise», préconise-t-il aux patrons marocains.

Aéronautique: Une sucess story

Hamid Benbrahim El Andaloussi, membre du CA de la CGEM et président d’honneur du Gimas, met en exergue la montée en puissance du secteur aéronautique. «Le Maroc inspire confiance aux investisseurs étrangers surtout. Il est désormais reconnu en tant que place incontournable dans l’industrie mondiale». Ce secteur affiche une croissance  de 20% alors que la moyenne mondiale n’est que de 5%. Il emploie 15.000 salariés dont 50% de femmes. «Il y a 20 ans, nous n’y croyons même pas. Nous sommes plus dans la co-localisation. Nous ne sommes pas dans une logique de main-d’œuvre moins chère mais de force de travail. Il y a de plus en plus de création de centres d’excellence grâce à l’ingénierie qui connaît un développement remarquable», précise-t-il.  L’industrie aéronautique tire avec elle d’autres activités, notamment la défense, l’industrie, la médecine… Il y a de nouveaux métiers qui émergent: moteurs d’avions, électronique embarquée, composites… «Les entreprises qui s’installent apportent la technologie et les marchés et ont surtout besoin de talents. Cette problématique de talents n’est pas liée à un diplôme ou à une formation. C’est d’abord une attitude, un savoir-faire et la capacité de s’intégrer. Je crois plus dans l’acquis plutôt que l’inné», relève El Andaloussi.

 

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