Enquête

Des instruments de musique en voie d’extinction

Par Faiçal FAQUIHI | Edition N°:5308 Le 05/07/2018 | Partager
Le luth marocain, symbole d’une disparition
L’histoire du dernier artisan de cordes encore vivant
Pourquoi l’Afrique doit préserver ses sonorités musicales
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D’origine malienne, le petit bala ou balafon est un instrument rythmique fabriqué en bois de savane et de cordage de jute. Ce modèle fait partie de la collection privée de Brahim El Mazned. Ce collectionneur a réalisé l’anthologie sur l’aïta et fondé le premier marché marocain de musique, Visa for music (Ph. F.F.)

Rachid Boumesrane (le père des boyaux) porte bien son nom. Installé à Essaouira, il est l’un des rares au monde à fabriquer encore des cordes d’instruments de musique en boyaux de chèvre. «Les plus grands artistes de la musique baroque et maîtres artisans s’approvisionnent chez Boumesrane.

Ces cordes conçues à la main sont commercialisées à l’étranger sous la marque Pure corde. Ce qui démontre le potentiel économique de ce savoir-faire artisanal», témoigne Imad-Eddine Dably. Ce jeune musicien, également natif de la cité des vents et propriétaire de l’échoppe Trans Music, conçoit aussi des instruments traditionnels.

L’histoire de Boumesrane aurait pu rester ignorée. Le parcours de cette famille d’artisans depuis plusieurs générations a surgi grâce à une exposition sur les instruments d’Afrique organisée dans le cadre du festival d’Essaouira Gnaoua Musiques du monde (lire aussi entretien page suivante).

Son commissaire Michel Ndoh Ndoh insiste sur «la fonction sociale des instruments traditionnels comme vecteur communicationnel et spirituel, liant ainsi l’être humain à son ancestralité. Si nous ne protégeons pas ces instruments traditionnels, c’est une partie de nous qui disparaîtra à jamais».

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Le ribab existe au nord et au sud (région de Souss) du Maroc. Le modèle du sud est composé de bois de noyer, de peau de chèvre et de crin de cheval. Le ribab andalou du nord compte les mêmes matières sauf que les cordes sont en boyaux de chèvre. Ces spécimens font partie de la collection privée de Brahim El Mazned (Ph. F.F.)

Une calebasse sert ainsi à transporter du liquide mais aussi à jouer de la musique. Les notes ont aussi un effet thérapeutique comme dans le cas du hajhouj gnaoui. «C’est une communication salvatrice sans argent, sans fil et sans énergie», commente le commissaire de l’exposition lors d’un échange avec le public le 23 juin au Musée Mohamed Benabdellah d’Essaouira.

Le musicologue marocain, Ahmed Aydoun, propose une feuille de route en trois actes pour préserver les instruments anciens: inventaire, transmission et valorisation. Il y en a qui sont en voie d’extinction, d’autres totalement disparus comme la handqa, une cymbalette en bois. Qui connaît encore le boujnajen ou l’adjoun qui sont des instruments rythmiques à base de peau, dits «membranophones»?.

Le Maroc avait son luth à 4 cordes appelé «ramel ou roubaî». Il est tombé en désuétude au 19e siècle. Quelques musiciens en jouent encore dans la région de l’Oriental à Oujda et en Algérie, selon le maître-luthier Khalid Belhaiba. «Nous ne pouvons pas parler d’instruments traditionnels sans évoquer ces musiciens. Ils ont la responsabilité de les pérenniser au même titre que les artisans qui les fabriquent», estime le chercheur Ahmed Aydoun.

Renaissance culturelle

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L’Afrique est le continent du rythme. Il compte divers instruments comme la cloche camerounaise conçue en fer et en corde de jute, le yabara du Mali qui est une calebasse à l’origine puis les qraqeb (castagnettes) marocains en bois ou en fer (Ph. F.F.)

D’où l’importance de la transmission de ce patrimoine. «La fonction d’un instrument n’est pas seulement acoustique. Son timbre recèle une identité sonore. L’instrument devient donc un réceptacle de mémoire», poursuit cet ancien responsable du département musique et arts chorégraphiques au ministère de la Culture.

Le luth à 11 cordes nous vient tout droit du Moyen-Orient. A l’instar du violon et du piano, son apprentissage fait pourtant partie des modules pédagogiques. En plus de leur rareté, les conservatoires nationaux n’enseignent pas aux jeunes générations les instruments traditionnels comme le guembri gnaoui, l’outar du Moyen-Atlas notamment ou le ribab.

Voire la ghayta jeblia ou celle de la reggada dans l’est du Maroc. Elle est conçue avec du bois de cèdre, des anneaux en métal et roseau. Cet instrument à vent existe également au Cameroun où sa fabrication se fait à partir du bois de jujubier, de peau de zébu et de cuivre.

L’école, les associations culturelles, les musées, les expositions doivent s’intégrer dans une chaîne de valeur qui valorise la musique traditionnelle. «Cette démarche suppose des études préalables pour intégrer des savoirs ancestraux dans la pédagogie moderne. L’unique livre sur les anciens instruments marocains remonte au début du 17e siècle.

Rédigé par Mohammed Ben Derraj Sbaï, il est le seul ouvrage dont on dispose à ce jour. Il liste 33 instruments de musique parmi lesquels le luth à 4 cordes», rapporte l’académicien Ahmed Aydoun. C’est dire à quel point la bibliothèque marocaine a besoin d’être étoffée.

Par ailleurs, les résidences artistiques, comme celle de la 21e édition du festival Gnaoua, sont un vrai laboratoire. La collaboration par exemple entre Maâlem Hamid El Kasri et les Newyorkais de Snarky Puppy démontre l’universalité et la capacité d’instruments, aussi ancestraux que le guembri et les qraqeb (castagnettes), à épouser des univers musicaux contemporains comme le jazz. Les compositeurs, d’ici ou d’ailleurs, peuvent ainsi participer à une forme de régénération des instruments anciens sans sacrifier leur authenticité sonore.

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Poterie décorée et peau de chèvre sont les composantes du herraz. Cet instrument rythmique est joué par les confréries soufies des Hmadcha et Issaoua. Appelé aussi agbal, l’un des modèles exposés au festival d’Essaouira a plus de 60 ans (Ph. Fadawa Al Nasser)

Encore faut-il assurer la transmission d’un savoir-faire. Agé de 35 ans, Khalid Belhaiba est un artisan reconnu. Pour lui, le bois des instruments a trois esprits: son essence, son concepteur et son musicien. «Or, aucune institution ne forme à la conception d’instruments de musique traditionnelle. Ces derniers risquent de disparaître avec le décès des rares maîtres artisans», alerte Khalid Belhaiba, également président de l’Association marocaine des maîtres-luthiers.

Les seuls établissements d’arts traditionnels se trouvent à Marrakech et Casablanca. On y enseigne notamment le travail du bois, du cuir et de la ferronnerie. «Il n’y a pas d’option dédiée à la fabrication d’instruments de musique. Mais rien n’empêchera son apprentissage auprès d’artisans. Notre formation en menuiserie est un atout», selon Walid Ben Yahya, lauréat de l’Institut des arts traditionnels de Marrakech.

Khalid Belhaiba a appris le métier avec son père. Le célèbre artisan Hassan Belhaiba. Former les nouvelles générations revient à préserver des techniques de fabrication ancestrales. Pour s’en apercevoir, il suffit de faire un tour au Musée Sidi Mohamed Benabdallah d’Essaouira qui compte aussi des instruments de musique populaire, des habits et objets de rituels, armes anciennes, bijoux israélites... Son énergique conservatrice, Ghita Rabouli, est parvenue à sauver des outils de menuiserie d’une grande valeur patrimoniale (voir encadré). C’est encore toute une histoire.

Un trésor au musée

Ghita Rabouli est la conservatrice du Musée Sidi Mohamed Benabdallah d’Essaouira. A son arrivée à la cité des vents, le hasard a voulu qu’elle loue un logement chez un artisan. Il s’est avéré que son propriétaire, Abderrazak El Barj, descend d’une ancienne famille de menuisiers souiris. La conservatrice «a pu découvrir» ce qu’elle qualifie de «trésor». Un outillage de la menuiserie traditionnelle qu’elle va remettre au goût du jour au même titre que les noms d’anciens outils. Le public peut ainsi «faire connaissance» avec rekkab, à savoir l’équerre, et surtout chkerfina, la râpe, et d’autres outils datant du début du 20 siècle. L’acquisition d’un patrimoine ayant une valeur historique obéit à une procédure juridique, selon la jeune conservatrice. Elle se fait soit par donation, soit via une commission au ministère de la Culture. Ses membres décident du rachat et du prix à offrir au possesseur d’une collection ou d’un bien patrimonial.

De notre envoyé spécial à Essaouira, Faiçal FAQUIHI

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