Droit

Concurrence: «Le marché court seul depuis 18 ans!»

Par Faiçal FAQUIHI | Edition N°:5268 Le 09/05/2018 | Partager
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Abdelali Benamour préside le Conseil de la concurrence depuis août 2008 (Ph. Bziouat)

Le boycott engagé contre certaines marques commerciales a visiblement remis la régulation des marchés au goût du jour. Et plus particulièrement, le rôle «fondamental» du Conseil de la concurrence gelé depuis près de 5 ans et une quinzaine de demandes de concentration sont en attente! Or, cette instance est incontournable pour asseoir une démocratie économique. Des entreprises innovantes, des produits de qualité et une concurrence loyale sont ses valeurs cardinales.     

- L'Economiste: Quel enseignement tirez-vous du boycott des marques Danone, Afriquia et Sidi Ali?
- Abdelali Benamour:
Réactiver le Conseil de la concurrence. On aurait pu agir en amont s’il avait ses membres. Je ne dis pas que l’instance allait trouver une solution définitive. Mais donner des exemples pour que les entreprises quel que soit le secteur réfléchissent à deux fois avant de passer à l’acte. Dans un marché, il y a un leader qui mène la danse et les autres suivent. C’est une situation oligopolistique avec une possibilité d’entente sur les prix ou de quasi-entente.
Dans le cas du lait, il y avait de fortes présomptions (cf. L’Economiste n° 4150 du 13 novembre 2013). Avant août 2014, nous avions une loi inique sur la liberté des prix et de la concurrence qui ne permettait pas au Conseil de s’autosaisir. Aujourd’hui, nous avons une nouvelle loi mais sans régulateur. Tout le paradoxe et là.

- Peut-on y voir un indicateur symptomatique sur la nature des rapports économiques et leur perception par le consommateur?
- L’économie marocaine repose sur deux béquilles: les oligopoles et les PME concurrencées par l’informel. On essaie d’intervenir sur ces deux volets qui posent des questions de fond pour une économie de marché où la règle de l’offre et la demande prime. Mais ce modèle ne peut fonctionner sans régulation, sans concurrence... Sinon, c’est la dérive.           

- Depuis les années 1990, le Maroc a légiféré pour la privatisation, la libéralisation du marché, la libre concurrence. Etes-vous satisfaits de la régulation qui les a accompagnées?  
- C’était une bonne décision. Mais la régulation des marchés a souffert. Prenons le cas du Conseil. Il a été créé début des années 2000 et réactivé 8 ans après. Il a fallu six ans pour mettre à jour la loi avec les standards internationaux. Le marché court seul depuis 18 ans! C’est anormal. Même dans les pays les plus libéraux, comme les USA, le rôle des autorités de la concurrence est fondamental.   

- Les opérateurs et les avocats d’affaires lancent une grosse alerte. Vous confirmez?  
- Ils ont raison de s’inquiéter. Le Conseil de la concurrence a le pouvoir d’autoriser des concentrations. Nous en avons reçu une quinzaine à ce jour. La dernière remonte à mardi 8 mai. Nous précisons aux entreprises que la réponse va tarder jusqu’à la nomination des nouveaux membres. Nous leur recommandons aussi de recourir à l’ancienne loi pour débloquer la situation. Et ce, en saisissant le chef du gouvernement pour qu’il donne son accord. C’est une option très discutable juridiquement, mais qu’on ne soulève pas. Car il en va de l’image du pays vis-à-vis des investisseurs.

Propos recueillis par Faiçal FAQUIHI

                                                               

Une soixantaine de saisines dans les tiroirs

«Faites votre travail. Je suis à vos côtés. Les portes du Palais vous sont ouvertes». Voilà ce que «m'a déclaré Sa Majesté le Roi le jour de ma nomination en tant que président du Conseil de la concurrence», confie Abdelali Benamour. Son instance est dans le coma depuis octobre 2013.

Cette situation n’est-elle pas aussi la conséquence de son plaidoyer incessant pour une réforme du droit de la concurrence? Voire une manière de faire comprendre à Benamour qu’on n’apprécie pas trop «les grandes gueules»?, interroge L’Economiste.

«Que voulez-vous que l’on soit payé pour ne rien faire? Je ne suis pas une grande gueule. Mais une personne loyale envers son Roi et son pays. Je milite pour la régulation et la concurrence», précise l’ex-professeur d’économie à la faculté de Casablanca. Benamour assure «vouloir être conséquent» avec lui-même et «remplir la mission» que lui a confiée le Roi en août 2008.

Le Conseil de la concurrence attend toujours ses futurs membres. L’un d’eux, comme le futur vice-président, est magistrat. Ce dernier est proposé par le Conseil supérieur du pouvoir judiciaire. Cette instance est pourtant en place depuis avril 2017. Le retard qu’accuse l’autorité de la concurrence quant à la nomination de ses membres a d’autres raisons.

«Si tout le monde a fait son travail comme me l’a confié Abdelilah Benkirane durant son mandat de chef de gouvernement, il n’en demeure pas moins que l’exécutif est tenu de saisir le cabinet royal pour que les choses avancent», déclare le président du Conseil de la concurrence. Le plus important pour lui est que «la nouvelle loi vive et fasse ses preuves» face à une opinion publique de plus en plus consciente de ses droits économiques.

A part la quinzaine de concentrations en instance, «nous avons reçu une soixantaine de saisines (contentieuses) et demandes d’avis. Une quarantaine sont déjà prêtes comme celle portant sur les hydrocarbures», précise le régulateur. Mais qui va les valider? Le Conseil ne peut statuer sans ses membres et son président se retrouve en train de gérer simplement les affaires courantes.

 

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