Tribune

Les criminelles incultures

Par Alain BENTOLILA | Edition N°:5265 Le 04/05/2018 | Partager

Alain Bentolila que nos lecteurs connaissent bien, est professeur de linguistique à la Sorbonne. Il a commencé ses recherches dans un domaine rare, celui des langues rares (parlées par de petites communautés) dites aussi «exotiques» car très peu étudiées. Il a écrit plus d’une douzaine de livres, sans compter ses livres pour enfants (12 pages sur Amazon!). On retiendra particulièrement «Parle à ceux que tu n’aimes pas», «La langue française pour les nuls» «Le verbe contre la barbarie» et un petit manuel de pédagogie. On se reportera aussi à un article dans L’Economiste, 12 février 2016; la trahison du livre (Ph.  L’Economiste)

Dans une période où les musulmans français, parce que musulmans, sont soupçonnés d’approuver les actes de barbarie; dans un temps où les juifs français, parce que juifs, sont censés montrer de la complaisance envers l’actuel  gouvernement israélien, il est urgent d’imposer dans le débat public une stricte distinction entre «appartenance» et «identité».

Médiocrités grandissantes

Par exemple, j’appartiens à la communauté juive MAIS je revendique le droit de ne pas être sioniste; tu appartiens à la communauté musulmane MAIS tu affirmes reconnaître le droit à l’existence de l’Etat d’Israël; elle est catholique MAIS elle se bat pour le droit à l’avortement.

Tout citoyen doit ainsi avoir la capacité d’analyser avec objectivité, profondeur historique et humanisme une situation dans toute sa complexité en refusant que quiconque, au nom d’une appartenance commune, puisse lui imposer une vision tronquée et stéréotypée. La laïcité française ne contredit donc pas l’appartenance religieuse ou culturelle mais elle garantit à chacun sa liberté de penser en forgeant, par l’éducation qu’elle dispense, sa rigueur intellectuelle.

L’appartenance à une communauté confessionnelle et/ou culturelle contribue bien sûr à colorer notre identité d’une façon particulière. Elle la place au sein d’un réseau dans lequel on partage des comportements, des croyances et des goûts communs qui sont autant de signes de reconnaissance; mais en aucun cas cette appartenance assumée ne doit nous dicter nos analyses politiques, scientifiques ou sociales.

En aucun cas elle ne doit aliéner notre autonomie de jugement. Au sein de chaque communauté religieuse, chacun doit repousser la tentation d’épouser une opinion grégaire, partiale et dangereuse en oubliant que ce qui distingue une religion d’une secte c’est la reconnaissance de la différence et l’acceptation de l’incertitude.

La médiocrité grandissante des media et des réseaux sociaux, la baisse progressive des exigences scolaires ont laissé s’installer une terrible inculture historique, littéraire, scientifique et théologique. Pire encore, se généralise une forme de méfiance envers tout ce qui ressemble de près ou de loin à une réflexion intellectuelle originale.

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En Suède, un panneau routier averti du danger qu’il y a à se laisser fasciner par son smartphone. «Un jour nous laisserons nos mémoires vides errer sans but dans un désert aride, piégées par le reflet du premier écran, séduites par le premier appel à la haine, convaincues par le premier mot d’ordre de meurtre» (Ph. AFP)

Oubliés le raisonnement rigoureux et la réfutation exigeante; effacés le culte de la beauté et la quête de la vérité; abandonnée l’ambition du «nourrissage culturel éclairé» de nos enfants; vive la dictature de l’appartenance et le repli communautaire. L’effort d’élévation intellectuelle et spirituelle a ainsi laissé la place aux mots d’ordre braillés, aux rituels exhibés, aux anathèmes éructés.

Les valeurs culturelles, sociales et morales qui fondent notre intelligence collective ont ainsi été remplacées par les apparences identitaires, filles de l’entre-soi. Ne nous trompons pas! Ce n’est certainement pas la diversité culturelle et confessionnelle qui nous menace.

Le vrai danger aujourd’hui c’est la «consomption intellectuelle et culturelle»: celle qui verra un jour nos mémoires vides errer sans but dans un désert aride, piégées par le reflet du premier écran, séduites par le premier appel à la haine, convaincues par le premier mot d’ordre de meurtre. Et nous oublierons alors la valeur de la Vie.

 

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A la question «qui êtes-vous?» la réponse ne saurait être: «je suis un juif, un musulman ou un catholique». Le fait que l’on appartienne, par un hasard heureux ou non, à un groupe qui partage des croyances, des habitudes culturelles ou des rituels, ne doit en aucune façon effacer la singularité intellectuelle de chacun de nous.

Cette appartenance ne saurait définir notre identité.
La distinction entre appartenance (x ∈ E) et identité (x=E) apparaît aujourd’hui absolument essentielle car c’est elle qui permet de comprendre nos différences, nos divergences et d’en discuter en toute liberté et en toute intelligence sans pour autant trahir sa communauté ou avoir honte de ses racines. En bref,  une appartenance ne se renie pas mais elle ne nous définit pas.

 

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