Competences & rh

Enseignement public: Le quart des élèves redouble au collège!

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:5259 Le 25/04/2018 | Partager
Des taux inquiétants d’échec
La carte scolaire impose des quotas de réussite
Une «sélection naturelle» poussant des millions d’élèves à abandonner
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L’augmentation du taux de redoublement au collège sur les dix dernières années témoigne de la baisse continue du niveau des élèves au primaire. Ces derniers, scolarisés dans des conditions inappropriées, accèdent au secondaire sans pour autant posséder les acquis nécessaires. Au primaire, le taux de redoublement est de 12,6%, contre 15,5% au lycée

Le passage des élèves d’un niveau scolaire à l’autre n’a pas toujours obéi à des considérations pédagogiques au Maroc. Souvent, la carte scolaire du ministère de l’Education nationale exigeait des quotas précis. On pouvait, par exemple, faire échouer un maximum d’élèves au primaire, parce qu’il n’existait pas suffisamment d’établissements et d’enseignants pour les accueillir au collège.

Au contraire, l’on pouvait les faire réussir avec une note médiocre, afin de libérer des places pour les nouveaux inscrits. Cette tendance s’est poursuivie jusqu’aux années 2000. Au collège, un quota de 40% seulement devait réussir son passage au lycée.

«Le niveau des élèves diffère selon les établissements. Dans les collèges les moins performants, certains pouvaient s’en sortir avec une mauvaise note. Dans les meilleurs, même ceux obtenant 12/20 pouvaient échouer», précise un ancien cadre du ministère.

Durant le 2e mandat du ministre Rachid Benmokhtar (2013-2017), la promesse a été faite de ne laisser réussir que les élèves atteignant au minimum la moyenne au primaire. Mais elle n’a pas été vraiment tenue. «Nous continuons à faire passer des élèves avec une note inférieure à la moyenne. Ce sont des instructions que nous ne pouvons qu’exécuter. C’est une question de logistique», confie la directrice d’une école primaire.

Les statistiques 2016-2017 de l’Education nationale révèlent un taux de redoublement anormalement élevé, notamment au collège, où presque un élève sur quatre finit par redoubler. Et le taux est en augmentation sur les dix dernières années (voir illustration).

C’est également le niveau où l’on enregistre le plus fort taux d’abandons scolaires (10,2% contre 1,2% au primaire et 9,6% au lycée). Et pour cause, le niveau, en constante dégradation, des élèves, dont une bonne partie a atterri au collège grâce aux fameux quotas.

Ces dernières années, les conditions d’apprentissage se sont appauvries. La généralisation accélérée de la scolarisation des enfants (presque 100% au primaire) s’est concentrée sur le nombre au détriment de la qualité. Malgré les efforts déployés, l’école publique n’a pas bénéficié de ressources financières et humaines suffisantes.

Le déficit d’enseignants a abouti à des classes encombrées, allant jusqu’à 70 élèves. Dans des classes pareilles, impossible de dispenser un enseignement de qualité.

Les écoliers du primaire traînent de sérieuses lacunes d’année en année. Au collège, ils n’arrivent plus à suivre les cours. Certains redoublent, tandis que d’autres finissent par abandonner. Les élèves sont ainsi soumis à une «logique darwinienne», selon la présidente de l’Instance nationale d’évaluation du système d’éducation, Rahma Bourqia.

Dans son dernier ouvrage «Penser l’école, penser la société», publié fin 2017, elle parle d’un système qui rejette des bancs de l’école les enfants dépourvus d’un capital culturel et social leur permettant de résister, pour ne garder que les survivants de cette «sélection naturelle». De 2000 à aujourd’hui, plus de 6 millions d’enfants ont ainsi abandonné l’école.

Une question de profs aussi

La dégradation du niveau des élèves est intimement liée à celle des enseignants eux-mêmes. Bénéficiant de formations express (moins d’une année), voire recrutés sans aucune préparation préalable, à l’instar des profs contractuels, ils ne justifient guère des compétences leur permettant de remplir correctement leur mission. «Les contractuels, dont les spécialités n’ont rien à voir avec l’enseignement, ont besoin de 4 ou 5 ans pour commencer à s’intégrer dans le système. Les quelques formations qu’ils reçoivent durant les vacances scolaires ne sont pas suffisantes», estime Saïda Metlaoui, présidente du bureau régional Casablanca-Settat, de l’Association nationale des directrices et directeurs des écoles publiques marocaines (ANDEPM). «Le plus grave, c’est le manque de contrôle et de suivi. Dans certaines écoles, les contractuels n’ont jamais reçu de visite des inspecteurs censés les encadrer», poursuit-elle. C’est sur les épaules des enseignants que repose tout le système. Malheureusement, peu nombreux et mal formés, ils ne peuvent que tirer l’école publique vers le bas.

                                                                

A quoi sert le redoublement?

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A la première année du lycée (tronc commun), près de 4 élèves sur 10 ont déjà redoublé au moins une fois au cours de leur parcours scolaire, selon le Conseil supérieur de l’éducation. Le dernier PNEA (Programme national d’évaluation des acquis des élèves), mené par le Conseil en 2016, a révélé que les redoublants sont ceux qui réalisent les pires scores.

Censé permettre aux élèves en difficulté de rattraper leur retard, l’effet du redoublement est finalement nul, voire négatif. «Tel qu’il est pratiqué aujourd’hui, il ne sert pas à grand-chose. L’élève refait la même année, avec la même méthode et les mêmes conditions, sans disposer des acquis nécessaires à son évolution», explique un expert des questions éducatives. «Il s’agit d’une perte de temps pour l’élève, et d’une perte économique pour l’école et les parents», ajoute-t-il.

Dans d’autres pays, les élèves en difficulté bénéficient d’un accompagnement spécial. Certains se sont même passés du redoublement. «Des études montrent que les meilleurs résultats sont obtenus par des élèves issus de pays ne pratiquant pas ou peu le redoublement», soulignent les experts du Conseil.

Redoubler reste également difficile à vivre par les enfants, auxquels l’entourage colle une étiquette de «cancres». Se retrouver avec des camarades moins âgés peut aussi être déstabilisant. Loin de les aider, la mesure se transforme en source de souffrance et de démotivation. «Il faudrait adopter une pédagogie différenciée prenant en compte les lacunes des élèves en difficulté.

Toutefois, ce n’est pas possible dans des classes encombrées. Les profs, pour leur part, ne sont pas suffisamment formés», regrette notre expert éducatif. Tout dépend ainsi des moyens dont le système dispose.

 

 

 

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