Competences & rh

Enseignement public: Apprendre les maths, «une question éminemment linguistique»

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:5259 Le 25/04/2018 | Partager
Témoignage de l’un des architectes de l’arabisation
Changement de la langue d’enseignement au supérieur, une erreur fatale
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Dans le classement international TIMSS sur les acquis des élèves en maths et sciences, les élèves marocains (primaire et collège) sont toujours classés derniers ou avant-derniers. Un programme qui n’a pas changé depuis l’indépendance au primaire, des profs peu formés, des difficultés linguistiques… tous les ingrédients sont réunis pour produire de mauvais matheux (Ph. DR)

C’est à lui que l’ancien ministre de l’Eduction nationale, Azzeddine Laraki avait confié, durant les années 80, l’exécution du projet d’arabisation de l’enseignement des matières scientifiques au primaire et secondaire (à l’exception des branches techniques). Mohamed Kharbach, ex-directeur central au ministère, et ex-directeur d’académies régionales de l’éducation, fait partie des grandes compétences qu’a connues le secteur.

Il a côtoyé plusieurs ministres. Retraité depuis près de 15 ans, il continue de partager son expérience avec ses pairs. Mercredi dernier, il a participé à une journée de formation de l’ONG Al Jisr, dédiée aux directeurs d’écoles primaires. L’occasion de revenir sur l’apprentissage des mathématiques au primaire.

Impossible d’évoquer ce sujet, sans revenir sur l’épisode de l’arabisation de cette matière. «L’apprentissage des mathématiques est une question éminemment linguistique. Il n’est pas possible de les apprendre sans maîtriser leur langue d’enseignement», a-t-il souligné. En effet, pour résoudre un exercice, il faut d’abord en analyser l’énoncé et bien le comprendre. 

Kharbach a été au préalable chargé de rédiger un rapport sur l’enseignement des mathématiques au Maroc. «Nous avions constaté que le principal obstacle était la langue, le français à l’époque, que les élèves ne maîtrisaient pas», témoigne-t-il. Le constat avait évidemment conforté Azzeddine Laraki dans sa décision d’arabiser la matière, tout en gardant des symboles latins. Sauf que l’arabisation s’est arrêtée au secondaire. A l’université, le français est resté d’usage.

En parallèle, les programmes d’apprentissage du français ont été revus (introduction du français «fonctionnel»), et une matière a été rajoutée au lycée: la traduction. La première promotion issue de cette réforme, que les universités appréhendaient (certaines ont monté des modules de français), a reçu son baccalauréat en 1990. L’université Hassan II, qui en a fait le suivi, a relevé des changements massifs de filières chez les étudiants.

De nombreux bacheliers inscrits dans des spécialités scientifiques à l’université ont fini par se réorienter vers des formations littéraires arabophones. Ceci a contribué à la crise de production de scientifiques et de savants que nous vivons aujourd’hui dans de nombreux domaines (voir L’Economiste N°5123 du 10 octobre 2017).

Jusqu’à aujourd’hui, aucun gouvernement n’a osé unifier la langue d’enseignement des sciences. Ceci dit, actuellement la problématique est encore plus complexe, puisque même l’arabe classique n’est plus correctement maîtrisé. Souvent, la darija est l’ultime recours des enseignants.

                                                             

 

Le programme du primaire inchangé depuis 60 ans!

 

Apprendre la lecture, l’écriture et le calcul. Ce sont là les objectifs assignés à l’école primaire au XIXe siècle, et qui continuent d’être de mise de nos jours. «Le programme d’enseignement des mathématiques de ce cycle, pour sa part, n’a pas changé depuis l’indépendance, soit depuis 60 ans», regrette Mohamed Kharbach. Les chiffres, le calcul, les mesures, les formes géométriques, la résolution de problèmes… tels sont les ingrédients du programme, qui n’est, par ailleurs, pas exempt d’erreurs.

«Nous y retrouvons aussi des notions qui ont plus trait à la physique qu’aux mathématiques. Ce programme, repris au Maroc, a été conçu à l’époque de l’après-guerre mondiale, où l’on avait besoin de former de manière accélérée des cadres opérationnels», précise l’ancien haut responsable de l’Education nationale.

Il s’agit donc d’une conception d’une époque lointaine, répondant à des problématiques relevant du passé. L’on continue de servir aux «digital natives» le même système que celui de leurs ancêtres. «La préparation des programmes devrait être confiée à un observatoire national réunissant des experts reconnus et couvrant tous les cycles», estime Kharbach. 

Plus grave encore, la majorité des profs du primaire, enseignant aussi le français, ne justifie nullement d’une formation académique en mathématiques. Selon la dernière édition de l’enquête internationale TIMSS, évaluant les acquis des élèves en maths et sciences, les deux tiers des élèves marocains du primaire ont des enseignants qui possèdent à peine un niveau secondaire.

«Les inspecteurs pédagogiques, non plus, ne sont pas formés dans le domaine et ne s’intéressent jamais à cette matière au primaire», témoignent des directeurs d’écoles. Aucune formation continue n’est, en outre, fournie dans le domaine.

L’Education nationale prévoit d’introduire une nouvelle approche d’apprentissage des maths et des sciences, basée sur la «pédagogie de l’erreur». Toutefois, encore faut-il que les profs sachent la décliner.

 

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