Competences & rh

Enquête L’Economiste-Sunergia/ Education sexuelle à l’école: Plus de la moitié des Marocains «vote» pour

Par Tilila EL GHOUARI | Edition N°:5254 Le 18/04/2018 | Partager
Les femmes, les jeunes et les riches plus ouvert au sujet
Dans les régions du Sud, seuls 24% sont pour
En classe, les enseignements se limitent aux cours des sciences naturelles
classe_aisee_054.jpg

Les personnes appartenant à la catégorie socioprofessionnelle A-B sont celles qui soutiennent le plus l’intégration de l’éducation sexuelle à l’école. Les classes D-E, pour leur part, affichent plus de réticences

Le regard de la société marocaine a toujours été peu tolérant par rapport aux relations amoureuses, à la liberté de la femme ou à l’éducation sexuelle. Aujourd’hui encore, la sensible question de l’éducation sexuelle à l’école reste rejetée par une grande partie de la société. Elle est l’apanage de personne instruites et dotées d’une certaine ouverture d’esprit.

Pourtant, c’est le meilleur moyen d’informer les enfants et les jeunes sur la sexualité et de leur transmettre un certain nombre de valeurs. Selon la dernière enquête de L’Economiste-Sunergia, plus de la moitié des Marocains (55%) souhaite que cette matière intègre les programmes scolaires. Près du tiers désapprouve cette idée, tandis que 14% refusent d’y répondre.

«J’exerce depuis 18 ans, et je suis certaine que nous n’aurions pas eu autant de résultats positifs dans les années 2000», tient à préciser Amal Chabach, sexologue et psychothérapeute. «J’ai constaté une grande évolution de la perception de la sexualité, de son importance et de l’impact qu’elle peut avoir. Avant, personne ne parlait des sujets tabous comme celui-ci, mais aujourd’hui, les Marocains sont plus conscients», poursuit-elle.

Parmi les personnes qui souhaitent introduire la matière dans les écoles, les femmes sont celles qui y adhèrent le plus (60%). «Les femmes sont en général plus ouvertes, aux changements. Ce qui explique cette tendance», déclare Amal Chabach. «Elles ont aussi peur pour leurs enfants, et veulent qu’ils soient bien informés. Par ailleurs, ces dernières années, les femmes ont gagné en liberté de parole, ce qui a émancipé leur pensée», souligne-t-elle.

Pour ce qui est de leurs homologues masculins, seulement la moitié aimerait voir des cours d’éducation sexuelle dans les curricula, et plus du tiers réfute totalement cette idée.

Les classes aisées sont plus réceptives à la question. Les ¾  de la catégorie socioprofessionnelle (CSP) A-B semblent être conscients de l’importance de cet apprentissage. Seuls 17% le contestent. Une certaine ouverture d’esprit est constatée auprès d’une partie des couches modestes (CSP C). 56% approuvent l’intégration de cette matière.

Les réticences sont plus fortes auprès des CSP D et E. A peine 45% d’entre eux sont pour, alors que le tiers la perçoit du mauvais œil. Pour Amal Chabach, les perceptions n’ont rien à voir avec la couche sociale de l’individu. «Cela est liés au niveau de conscience de chacun», précise-t-elle.

sujet_tabou_054.jpg

Les personnes n’ayant pas suivi d’études sont plus nombreuses à réfuter d’introduire des cours d’éducation sexuelle à l’école. Manifestement mal à l’aise par rapport à ce sujet, plus du tiers des «sans» niveau ont refusé de donner leur avis

Les disparités sont aussi frappantes quand il s’agit du niveau d’instruction des répondants au sondage d’opinion. Plus tôt ils ont décroché de leurs études, plus ils s’opposent à cette idée. En effet, les personnes ayant le niveau bac sont ouvertes à cette proposition à hauteur de 60%, pour celles ayant arrêté leurs études au collège ou au primaire, la donne est la même.

Près de la moitié est disposée à tolérer des cours d’éducation sexuelle. Les personnes qui n’ont jamais été scolarisées restent les moins réceptives, avec à peine 37% d’avis favorables. En revanche, les personnes ayant poursuivi leurs études jusqu’au supérieur sont les plus nombreuses à souhaiter que des cours d’éducation prennent place dans les établissements, soit 63%.

Les perceptions sont également différentes selon l’âge des sondés. Les plus jeunes sont les plus en accord avec l’introduction des cours d’éducation sexuelle. 6 jeunes âgés de 15 à 24 ans sur 10 se disent pour. La réticence est plus visible chez les Marocains de 25 à 34 ans, avec seulement la moitié qui approuve l’idée, et 38% contre.

Les seniors (de 55 ans et plus), eux, sont plutôt favorables (54%). Néanmoins, ce sont ceux qui affichent le plus de pudeur en comparaison avec les autres tranches d’âge. Le quart des 55-64 ans ne donne pas de réponse, et près du tiers des 65 ans et plus restent muets quant à leur avis.

Ce sont les Rbatis et les Casablancais qui approuvent le plus l’intégration de l’éducation sexuelle dans l’école marocaine avec, respectivement, 68 et 62% pour. Les habitants de la région de Béni Mellal-Khénifra semblent également être plus tolérants (59%), suivis de ceux du Sous-Massa (57%). A contrario, la région du Sud est celle qui enregistre le record de rejet.

Plus de la moitié réfute ces cours, tandis que 23% ne se prononcent pas, et seulement 24% se disent pour. Sans grande surprise, les résidants en milieu urbain sont ceux qui affichent une plus importante prise de conscience à ce niveau. 60% se disent favorables, contre seulement 48% pour les ruraux.

Les opinions sont mitigées entre les différents acteurs interrogés par le sondage d’opinion de L’Economiste-Sunergia. Elles démontrent une certaine ouverture d’esprit des classes sociales aisées et des personnes instruites. Elle relève également le caractère tabou que revêt le sujet, surtout chez les personnes avec un court parcours scolaire ou qui font partie des couches sociales défavorisées. 

Les raisons de la déficience à l’encontre de l’éducation sexuelle au Maroc sont certainement multiples. Plusieurs personnes estiment que parler de sexualité à l’école est une «incitation à la débauche». Mais en réalité, ces cours, qui reposent sur des données scientifiques en sexologie, pourraient faire contrepoids à l’ignorance, aux idées reçues et à la consommation de la pornographie.

jeune_education_sexuelle_054.jpg

Les mentalités changent et cela est visible auprès des jeunes qui ne manquent pas de donner leur avis et qui, en même temps, sont les plus favorables à l’intégration de l’éducation sexuelle à l’école. En revanche, les seniors manifestent plus de pudeur pour parler du sujet

Dans le programme scolaire actuel, le sujet se limite aux cours des sciences naturelles. «Les enseignants parlent de procréation et d’anatomie, mais ils expliquent cela comme s’il s’agissait d’une science abstraite ne touchant pas les jeunes en face», indique un ancien responsable au ministère de l’Education nationale.

«Les discussions abordent également le côté socio-humain, même s’il n’y a pas d’éducation sexuelle à proprement parler», souligne, pour sa part, Abderrahmane Lahlou, expert en éducation et fondateur du cabinet Abwab Consulting. Cela n’est pas suffisant pour éviter aux enfants et aux jeunes les angoisses ou les malaises que pourraient leur causer des informations inexactes.

«A un certain moment, il y a eu un programme de sensibilisation destiné aux filles, relatif aux menstruations. Il n’était pas généralisé à l’ensemble des établissements. C’était en collaboration avec une marque de produit pour l’hygiène intime, mais ça n’a pas pris», relève notre source ministérielle.

Toutefois, malgré la bonne volonté de certains professionnels et l’évolution des mentalités d’une partie des Marocains, le chemin à faire pour démystifier l’éducation sexuelle est encore long. Au niveau de la tutelle, «il n’y a jamais eu de tentative d’introduire cette matière», nous informe notre source ministérielle.

«C’est un vrai sujet à polémique. Nombreux sont les parents qui refuseront catégoriquement que leurs enfants soient initiés au sujet de la sexualité. Par contre, tout ce qui rentre dans le cadre des sciences de la vie et de la terre est toléré», tient-il à préciser. «De plus, très peu d’enseignants accepteraient d’aborder le sujet», regrette-t-il.

Fiche technique

Les résultats de ce sondage d’opinion ont été collectés et réalisés par L’Economiste-Sunergia Etudes. L’enquête a été menée auprès d’un échantillon de 1.000 personnes interrogées de façon aléatoire, soit une marge d’erreur de +/- 3,1%.
L’enquête a été administrée par téléphone entre le 18 janvier et le 2 mars 2018. Cinq critères de quotas ont été appliqués: sexe, âge, milieu (urbain ou rural), région et catégorie socioprofessionnelle (CSP). Cette dernière a été définie sur la base de 3 critères (le revenu du ménage, la profession du chef de ménage et le type d’habitation). Les résultats ont été redressés pour correspondre parfaitement à la structure de la population marocaine telle que définie par le Recensement général de la population et de l'habitat (RGPH) du HCP de 2014.

                                                                   

«Des cours pour les parents aussi!»

amal_chabach_054.jpg

Amal Chabach, médecin sexologue et psychothérapeute (Ph. A.C.)

Selon la sexologue et psychothérapeute, Amal Chabach, l’appellation «éducation sexuelle», en elle-même, peut heurter la sensibilité des Marocains.

«Je préfère le nom d’éducation à la vie», déclare-t-elle. «Les cours de cette matière devront apprendre aux enfants une meilleure relation à la vie et avec autrui, l’estime de soi, la confiance en soi, la relation homme/femme, la cohabitation... En présentant aux Marocains un tel programme, je suis certaine qu’il n’y aura plus autant de résistance», affirme-t-elle. Mieux encore, la sexologue préconise la mise en place d’un programme propre au Maroc, non copié des modèles étrangers.

«Il faut créer un groupe de réflexion où sexologues, philosophes, anthropologues et théologiens se réuniront pour la création de ce programme qui prendrait en considération notre culture, notre religion ainsi que notre identité à part entière», insiste-t-elle.

Ces enseignements devront être administrés aux enfants dès leur plus jeune âge, avec des cours simples et adaptés à leur compréhension. Par ailleurs, Amal Chabach conseille d’élargir ces apprentissages aux parents à travers des ateliers, des associations de parents d’élèves, ou par le biais de médecins.

«Autrement, il y aura un énorme décalage entre les parents et leurs enfants, et le blocage concernant les cours se perpétuera», nous explique-t-elle.

 

  • SUIVEZ-NOUS:

  • Assabah
  • Atlantic Radio
  • Eco-Medias
  • Ecoprint
  • Esjc