Justice

Procès des événements d’Al Hoceïma: Le brûlot politique de Zefzafi contre ses détracteurs

Par Faiçal FAQUIHI | Edition N°:5254 Le 18/04/2018 | Partager
A la barre, le leader des manifestants dénonce un complot
Bras de fer autour de la traduction qui fera foi devant le juge
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En plein Ramadan, début juin 2017, L’Economiste était au cœur des manifestations du Rif.  Une foule très jeune, une discipline de fer et une seule consigne revenait en boucle: «Manifestez pacifiquement, pacifiquement puis pacifiquement». Le portrait du leader des manifestants, Nasser Zefzafi, était brandi en guise de solidarité (Ph. Bziouat)

Deux têtes d’affiche devant la justice. Lundi 16 avril, la Cour d’appel de Casablanca avait l’aspect d’un cinéma multiplexe. D’un côté, l’affaire Bouâchrine, de l’autre, le procès des événements d’Al Hoceïma. Les chroniqueurs judiciaires n’avaient que l’embarras du choix: le sexe ou l’action.

A la salle 8, l’éditeur Taoufik Bouâchrine comparaissait dans une affaire de mœurs où se mêlent viol, harcèlement sexuel, traite humaine, chantage dont l’accusent, entre autres, certaines de ses ex-collaboratrices. Tandis que dans la salle mitoyenne, le représentant emblématique des manifestations d’Al Hoceïma, Nasser Zefzafi, devait répondre notamment de l’atteinte à la sécurité intérieure de l’Etat.

Un marqueur historique

Ce procès en particulier est un marqueur historique. D’abord parce qu’il fait ressurgir les vieux démons du Rif avec son «identité, sa mémoire, sa culture»... et des fantômes résistants (cf. L’Economiste n°5042 du 9 juin 2017). Ensuite parce que le procès des événements d’Al Hoceïma est une épreuve qui intervient en pleine réforme judiciaire.

D’un côté, des lois toutes fraîches pour garantir l’indépendance de la justice et de son Parquet. De l’autre, le Conseil supérieur du pouvoir judiciaire qui fête un an d’existence en ce printemps (cf. L’Economiste n°5245 du 5 avril 2018). Un autre élément plaide finalement pour la portée de ce grand procès. La lutte contre la torture et les traitements inhumains sont le cheval de bataille de tout un règne. D’où d’ailleurs la présence en tant qu’observateur du Conseil national des droits de l’homme. Même si sa présence se révèle de plus en plus discrète à des audiences marathoniennes. 

Celle du lundi 16 avril a vu donc l’arrivée d’un Nasser Zefzafi tout souriant à la barre des accusés. C’est son troisième passage depuis le 10 avril. Une barbe finement rasée, une chemise bleu ciel et des lunettes à monture noire qui lui donnent un look presque trotskiste. L’accusé vérifie d’abord si le microphone marche. Il s’accoude ensuite à la barre avant de «solliciter la bienveillance» de la présidence.

Le quadragénaire s’exprime sur «les manifestations que vit le Royaume au Rif, à Jerrada et à Errachidia». Il est question d’une «guerre ethnique contre les Rifains». Zefzafi accuse «ceux qui se drapent d’un pouvoir étatique» de «rapt et de poursuites» judiciaires. Laissant entendre qu’elles sont infondées.

«C’est le ministre de l’Intérieur qui devait comparaître à ma place», réclame l’accusé. Place ensuite aux critiques de «ces médias qui diffusent des feuilletons turcs et mexicains pour passer sous silence les événements du Rif». Puis à ces habitués «des salons feutrés et climatisés qui ignorent ce qui se passe réellement dans leur pays». Les accusations de «séparatisme» auront aussi droit à des critiques virulentes: «Un vieux disque rayé. Plus personne ne croit à cette chansonnette».

Le président, Ali Torchi, tente de contenir son interlocuteur pour qu’il réponde à sa question. Celle-ci porte sur une conversation téléphonique intervenue le 24 mai 2017 entre l’accusé et Azzedine Ouled Khali. Et que l’accusation présente comme «un séparatiste notoire». L’intéressé demande à écouter l’enregistrement. Il boit une gorgée d’eau à l’instar d’un athlète dans une cour de tennis.

Un traducteur assermenté est sur place pour traduire la communication à partir du rifain. Zefzafi assure n’avoir pas déclaré que «la colonisation espagnole est plus indulgente que la colonisation aroubie (allusion à arabe)». Et ce, comme l’a avancé Fouad Ahidar, un parlementaire européen, dans une émission enregistrée au Maroc. L’accusé parle plutôt de «pensée aroubie» et qui «n’est nullement une atteinte à la souveraineté». Les enquêteurs «ont détourné mes déclarations». 

L’un des avocats de la défense, Mohamed Aghennaj, insiste sur «la retranscription infidèle» effectuée par la police judiciaire et «la mauvaise foi» de ses auteurs «ayant décontextualisé les propos» de son client. Le bâtonnier Abderrahim Jamai relève à son tour «la différence manifeste» entre la traduction de la police judiciaire et celle du  traducteur assermenté.

La défense se demande «où sont donc passés l’atteinte à la sécurité intérieure et les fonds étrangers destinés à subventionner les manifestants?». Les PV judiciaires retranscrivant la communication contiennent aussi des passages en blanc. «Votre Honneur, les points de suspension sont une dissimulation. L’impartialité exige d’écarter cet enregistrement», plaide Me Fechtalli.

Le procureur du Roi, Hakim El Ouardi, prend la défense de ses officiers. «Il serait injuste d’avancer que la traduction de la police judiciaire est un faux. Les enquêteurs n’ont retranscrit que les propos utiles à leur investigation comme le préconise l’article 112 du code de procédure pénale», plaide l’accusation.  

Notons que l’Etat est partie civile dans ce dossier: police, gendarmerie, Forces auxiliaires, Protection civile. L’un de ses avocats, Me Abdelkbir Tabih, déclare que «les déclarations de ses contradicteurs sont très graves» et de souligner que «seule la traduction effectuée devant le tribunal sera retenue». 

C’est dans cet enchaînement que le débat s’est maintenu jusqu’à la fin de l’audience. Avec un Zefzafi qui rappelle que «l’Etat est juge et partie» dans cette affaire. Allusion aux PV de police qui servent aussi de fondement aux poursuites: «Je serais un idiot de croire que l’accusation cherche mon intérêt. Même le juge d’instruction m’a privé de mon droit de discuter les PV et les enregistrements».

«Je n’ai jamais forcé personne à sortir dans les rues. A chacun sa conscience. Nous avons manifesté contre la pauvreté et la marginalisation», déclare Zefzafi. Il se réfère toujours à la conversation retranscrite dans l’un des PV de police.    

L’accusé compte à lui seul 69 communications sur les 136 interceptées par la Brigade nationale de la police judiciaire (BNPJ). Deux autres conversations seront diffusées publiquement dans la salle, celles du 10 et 13 mai 2017. Les deux appels ont été émis depuis la Belgique et la Hollande.

«Comment pourrais-je recevoir des directives de la part d’inconnus? J’étais de plus contre l’extension des manifestations jusqu’à Oujda et Tanger», déclare l’accusé. Les enregistrements font notamment allusion au wali de Tanger-Al Hoceïma. Mohammed El Yakoubi y est dépeint par l’interlocuteur de Zefzafi comme «l’éradicateur de plusieurs manifestations».

 

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