Reportage

Tinghir, au coeur des casbahs, un souk emblématique des gorges légendaires

Par Jaouad MDIDECH | Edition N°:5249 Le 11/04/2018 | Partager
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Ville réputée par sa vallée-oasis et ses arbres fruitiers, riche par ses casbahs, ses ksours, riche aussi par ses gorges tapies au pied du Haut-Atlas, Tinghir est une étape incontournable pour tout voyageur dans l'Anti-Atlas (Ph. J.M.)

Ville de la région Drâa-Tafilalet réputée par ses milles casbahs, Tinghir abrite le souk hebdomadaire le plus important de toute la province. A 170 km de Ouarzazate et 200 km de Merzouga, nombre de Marocains l'ont découverte sur le petit écran à travers le film documentaire de Kamal Hachkar, «Tinghir-Jérusalem: Les échos du mellah», qui nous fait connaître un pan de son histoire, le destin des juifs marocains de cette ville, qui n'était encore qu'un minuscule village.

Quelques sites font aussi sa réputation: la source des poissons sacrés et les gorges de Todra qui attirent des foules d'escaladeurs. Ville réputée par sa vallée-oasis et ses arbres fruitiers (palmiers-dattiers, noyers, oliviers, pêchers…), riche par ses casbahs, ses ksours, riche aussi par ses gorges tapies au pied du Haut-Atlas, Tinghir est une étape incontournable pour tout voyageur dans l'Anti-Atlas.

A 170 km de Ouarzazate et 200 km de Merzouga, il faut s'y arrêter immanquablement, ne serait-ce que pour prendre des photos de sa vallée verdoyante. Nombre de Marocains l'ont découverte sur le petit écran à travers le film documentaire de Kamal Hachkar, «Tinghir-Jérusalem: Les échos du mellah», qui nous fait connaître un pan de son histoire, le destin des juifs marocains de cette ville, qui n'était encore qu'un minuscule village, poussés vers l'exil en Palestine et ailleurs dans les années 50 et 60 du siècle dernier.

Mais il n'y a pas que ce patrimoine judéo-marocain qui a laissé son empreinte dans cette ville, -la marque des juifs amazighs est partout présente dans le Haut, le Moyen et l'Anti-Atlas -, certains de ses lieux et de ses personnages emblématisent encore fortement Tinghir.  

Poumon économique et tout un patrimoine à découvrir

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Souk hebdomadaire de Tinghir qui se tient lundi (secteur grain et poterie) (Ph. J.M.)

L'un d'eux est le souk hebdomadaire, cette messe commerciale qui se tient chaque lundi, à quelques encablures du centre-ville, sur la route de Ouarzazate. C'est le souk le plus important de toute la province, voire de tout le sud marocain. Notre guide, Mokhtar, un Tinghiri de souche, qui a sillonné avec ses clients la ville et ses environs depuis 20 ans, a tenu à nous y emmener avant de visiter tout autre monument de la ville.

«Vous savez, c'est la première étape de la tournée que je fais avec mes clients. La ville est inconcevable sans ce souk, c'est son poumon économique, c'est tout un patrimoine que vous allez y découvrir…». Nous ne sommes pas déçus. Cette grande foire de la vie rurale nous renseigne sur les us et coutumes de la région, mais aussi sur ses ressources économiques et sur le niveau de vie de sa population.

Les habitants des tribus de cette région y viennent d'Aït Hani, d'Imilchil, de Tazarine d'Annif, de Kalaât Megouna…, parcourant plusieurs dizaines de km à la ronde, qu'il neige, qu'il pleuve ou qu'il fasse une chaleur caniculaire. Ils s'y rendent depuis des dizaines d'années pour s'approvisionner en marchandises et écouler les leurs.

Le souk est composé de plusieurs «pavillons», chacun sa spécialité et ses produits, le tout est traversé de larges allées qui permettent aux  clients et autres promeneurs de circuler avec aisance. On y trouve un peu de tout, des fruits et légumes jusqu'aux noyaux des dattes concassés pour le bétail, en passant par la poterie, la quincaillerie, les ustensiles de cuisine, le grain, les produits d'artisanat et le matériel qui sert à sa fabrication, conçu par les forgerons de Tinghir (faucilles, pics, pèles, marteaux, houes…).

Et l'on pourra y faire de bonnes affaires, tant pour les commerçants que pour le visiteur lambda: les prix défient toute concurrence. Un tour à travers les étals nous donne une idée. Exemples, de l'ail, gros comme de l'oignon, y est vendu à 25 DH le kg, alors qu'il coûte 40 DH dans un quartier populaire de Casablanca, voire 60 DH dans un marché huppé de la ville.

En matière de grain, une "abra" (unité de mesure locale correspondant à 18 kilos) de blé dur venu du Moyen Atlas y coûte 60 DH, alors que 10 kg du même produit sont vendus au même prix dans un quartier populaire à Marrakech. Fruits et légumes sont en abondance, ils viennent surtout d'Agadir et du Souss en général, une région généreuse en la matière.

Boufeggous, Aziza, Jihel....

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Un enfant et sa mère dans les gorges de Todra (Ph. J.M.)

Dans le secteur des dattes, nous découvrons toutes les variétés (Boufeggous, Aziza, Jihel…), mais celles venant des palmeraies avoisinantes de Tafilalet, notamment d'Erfoud et de Rissani, sont les plus exposées à l'achat.

Même leurs noyaux sont commercialisés, comme quoi, rien ne se perd et tout se transforme. A proximité des étals des dattes, une machine de broyage attire notre attention, avec, tout près, des tonnes de noyaux de dattes amoncelées qui attendent leur tour. Concassé, ce produit est vendu à 40 DH la «abra», il sert d'aliment pour le bétail, les  paysans qui élèvent du cheptel en sont friands. Le broyeur à qui nous demandons combien pourrait être son chiffre d'affaires ce lundi, jour du souk, il nous balbutie une réponse évasive: «Koul nhar ou rezkou» (chaque jour est son lot).

Nous ne demandons pas aux paysans et montagnards combien ils gagnent, c'est de l'ordre du confidentiel pour ne pas attirer le mauvais œil, ils n'ont pas de comptabilité ni d'impôts à payer pour révéler ce secret.  Quand nous insistons, il tourne la tête sans crier gare et va manier sa machine pour broyer deux «abras» apportées dans un sac par un client.

Tour maintenant au pavillon du «fakhar» (poterie). Il n'est pas moins animé et achalandé que les autres: seaux à pétrir le pain, cendriers, tajines, chandeliers, jarres, pots de plantes, on y trouve même des couscoussières en terre cuite, encore utilisées dans les cuisines des montagnes, où certaines familles boudent encore les ustensiles d'aluminium.

La couscoussière coûte 45 DH. Toute la poterie dans ce souk est le fait d'artisans de Jbel Saghro, à 48 km de Tinghir (2.712 mètres d'altitude). Située dans la partie orientale de l'Anti-Atlas, c'est dans cette région que les tribus des Aït Atta avaient mené une héroïque résistance contre l'occupation française (appelée pacification) en 1933, menée sous la direction du cheikh Assou Oubasslam. Lahcen Slimane, le nom de l'artisan et vendeur des produits de  poterie à qui nous demandons s'il connaît cet épisode héroïque de son Jbel Saghro, il opine du chef tout en ajoutant que son propre grand-père avait péri dans l'une de ces batailles.

«Nous sommes des fekharas de père en fils»

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Noyaux de dattes concassés et machine de concassage (Ph. J.M.)

Et pourquoi cette spécialité de la poterie et non pas une autre? Nous eûmes cette réponse qui en dit long sur son parcours: «Je fréquente ce souk depuis 20 ans. Dans notre famille, nous sommes des fekharas de père en fils. Les femmes au tissage des tapis, les hommes à la poterie. Auparavant, c'est à dos de mulet qu'on transportait notre marchandise, et des fois, nous allions jusqu'à Tafilalet l'écouler».

C'est vrai, maintenant que les routes existent, si ce n'est en goudron du moins sous forme de pistes, les artisans et autres paysans transportent leurs marchandises en camionnettes ou estafettes, et les taxis entre Tinghir et les villages aux alentours sillonnent ces routes jour et nuit. A quelques mètres du secteur de la poterie, sont étalés des outils tout aussi traditionnels, comme les karchals, instrument qui sert au tissage de la laine, ou encore les rabouzes pour souffler sur le brasero. Ils sont encore en usage ici. Au centre-ville, existe encore un quartier dédié à la fabrication de tout ce matériel, les musulmans ont pris la relève des artisans de confession juive qui dominaient le secteur avant leur départ vers l'exil.

Une promenade maintenant à travers les étals des vieilleries et autres objets d'occasion. Il y en a de tout dans cette «ferraille», importée souvent par les Marocains de l'étranger issus de cette ville et des environs: micro-ondes, radiocassettes, poêles, chaussures, jouets pour enfants, machines à coudre, lampes, valises, ordinateurs, fours, chauffages à gaz...Tinghir, à part la manne du tourisme, quelques cultures vivrières, le commerce, l'artisanat légué par les juifs, compte beaucoup, en effet, sur l'argent des MRE d'Europe: la première vague d'immigration dans cette région remonte aux années 1960 et 70.

La plus grande partie est allée travailler dans les usines de charbon dans le nord de l'Hexagone. «Il faut voir pendant l'été, tu n'as pas où jeter une aiguille dans ce souk, tellement il est bondé par les immigrés qui y viennent vendre les marchandises qu'ils amènent avec eux dans leurs voitures: vélos, électroménagers, smartphones…», nous révèle Mokhtar.

Population des grottes

Tinghir, c'est aussi sa palmeraie qui s'étire sur plus de 24 km, d'où l'on aperçoit les ruines de l'ancien palais Glaoui, le fameux  pacha de Marrakech pendant l'époque du protectorat. Cette vallée traverse un site légendaire, «La source des poissons sacrés» et mène jusqu'aux gorges de Todra, sur une route goudronnée qui y va jusqu'à Imilchil.

Mais après avoir quitté la source des poissons sacrés, il est préférable pour les habitués de la marche et des randonnées en montagne de s'y promener à pied. Plusieurs agences de voyages et guides de montagne proposent sur votre chemin des circuits pour cette catégorie de touristes férus de montagne. Au long de la route traversant les gorges, on aperçoit, par endroits, des escaladeurs aguerris, avec tout le  matériel nécessaire, défiant tous les dangers.

De loin, à l'œil nu, on ne voit que des ombres minuscules grimpant inlassablement, avec comme voisins escaladeurs des troupeaux de chèvres. Il faudra des jumelles pour bien les voir et mieux apprécier ce spectacle. Au long de la route aussi, des ruisseaux bien alimentés en eaux serpentent la montagne, venant de l’oued Todra, pour aller couler dans la rivière, et irriguer les gorges et la vallée du même nom.

Spectacle ahurissant, qu'au milieu des canyons, nous apercevons des ombres humaines se mouvoir dans des grottes. C'est une population qui y vit, comme ses ancêtres depuis la nuit des temps, nous explique notre guide, les chèvres qui escaladent côte à côte avec les humains leur appartiennent. «C'est la population des grottes, elle ne descend sur terre ferme que pour puiser de l'eau de la rivière et s'acheter de quoi s'alimenter», ajoute-t-il.

                                                               

La «baraka» de la source des poissons sacrés

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La source et le bassin des poissons sacrés au milieu de la vallée (Ph. J.M.)

Le site a tissé autour de lui toute une légende. On s'y arrête un moment: c'est un bassin où l'on aperçoit nager paisiblement quelques poissons que personne n'a le droit de toucher. Selon la légende, racontée noir sur blanc, en français, sur un panneau à l'entrée du site, il fut naguère un saint qui aurait assené un coup si fort de son bâton sur un rocher qu'une source jaillit sur place; il récidive par le même bâton pour faire apparaître cette fois-ci un poisson, puis d'autres. Sauf que les villageois, pour gagner un peu d'argent ou pour leur propre consommation, pauvreté oblige, venaient massivement y pêcher. D'où une menace d'extinction. Un général français, lit-on sur le panneau, initia alors une légende autour de cette source, déclarant qu'elle a la «baraka» et que les poissons qui y vivent sont sacrés. Pour étayer la véracité de ses propos et dissuader les sceptiques, ledit général jura, devant ces derniers, «que chaque vendredi, le jour sacré, un poisson femelle orné d'un bracelet d'argent apparaissait. Vendredi suivant, un grand nombre de curieux se pressa autour de la source pour vérifier les propos du général. Ce dernier relâche discrètement un grand poisson sur lequel il avait glissé un bracelet. Ceux qui virent cette apparition crurent à l'histoire du général». Depuis ce jour, la source et le bassin sont préservés de la pêche et les poissons continuent d'y vivre sereinement.

                                                               

Tinghir, où loger…

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Sur la route des gorges de Todra (Ph. J.M.)

Au centre de Tinghir, l'offre en hôtels, auberges et autres gîtes est généreuse, puisque la demande est forte en cette saison du printemps. Les touristes marocains et étrangers sur la voie du désert sont tentés par les paysages qu'offrent la ville de Tinghir, sa vallée et ses gorges, ils s'y arrêtent pour dormir, après une journée de promenades dans ces sites.

- Hôtel Tombouktou: C'est à l'origine une casbah, construite en 1944 par le cheikh Bassou Ou Ali, et transformée par la suite en hôtel. Ce personnage, racontent les propriétaires de l'établissement, serait le premier habitant de Tinghir à oser quitter le ksar avec sa famille pour s’installer près de la palmeraie et du chemin reliant la place du souk à la piste de Ouarzazate. Avant et après l’indépendance du Maroc, la casbah a vécu des journées glorieuses. On se souvient encore des temps où on arrivait à égorger 40 moutons en un seul jour pour faire des méchouis, tellement grand était le nombre d’invités.
En 1966, Rom Landau écrit: «Pour ma première visite le lendemain matin, le super-caïd lui-même m'accompagna. Pour des raisons d'étiquette, il avait choisi la casbah du cheikh Bassou, l'un des hommes les plus riches de la région…».
Cet hôtel offre actuellement 16 chambres, un restaurant, un bar, une piscine…
Prix, selon les chambres, entre 560 et 900 DH. Il faut s'y prendre à l'avance, l'affluence est grande en cette saison, et même en hiver.

- Hôtel restaurant La Kasbah: Situé en plein centre de la ville sur le boulevard Mohammed V, cet hôtel dispose d'un toit-terrasse offrant une vue panoramique sur la rivière.  Prix chambre double: 300 DH.

- Kasbah Petit Nomade: Elle se trouve à 3 km de Tinghir dans la direction de la vallée du Todra, au village d’Ichmarine. De construction récente et soignée, la casbah s’élève en bordure d’une charmante palmeraie.  Prix: entre 275 et 550 DH, selon la chambre et l'option (demi-pension ou non). Enfants moins de 12 ans: demi tarif.

                                                               

Ksar Tinghir, quartier des juifs

L'ancien igherm, ksar de Tinghir et ses quartiers Aït Abdellah, Aït el Haj Ali et autres, s'imposent au visiteur de Tinghir. Il était autrefois doté de six portes. Ihartane, le mellah (quartier juif) s'y trouvait aussi, fort d'une population de soixante-dix familles. Il arrivait que le mellah soit confondu avec le ksar. Le lieutenant Beaurpère (fonctionnaire aux affaires indigènes) fait, en 1930, la description suivante du ksar Tinghir: «300 feux, issoukiin, imazighen et israélites. Grand qsar ayant 6 portes; rive droite, au pied de la colline d’Ighir el Mehalt. Se divise en 3 «adam»: Harratin, Aït el Hajj Ali, Aït Barra». Mais en cette année 2018, vous ne trouverez pas la moindre trace d'un juif survivant, seulement, à proximité, des artisans de confession musulmane (menuisiers, forgerons…) ont pris la relève. Mais les Marocains juifs de la diaspora gardent encore une forte relation avec leur ville d'origine, où ils viennent régulièrement en pèlerinage se ressourcer, visitent leur quartier, et vont au cimetière, qui existe toujours en bordure de la vallée Todra, pour se recueillir sur leurs morts.
Par ailleurs, les habitants parlent encore d'une ruelle commerçante, «Znarkt Tioutmine» (la rue des Femmes en langue amazighe), qui était autrefois réservées aux seules femmes qui y allaient faire leurs emplettes. Elle existe toujours, mais le mélange femmes-hommes est actuellement de rigueur, comme dans tout autre lieu public. Ce ksar Tinghir a connu ces dernières années une nette rénovation, les remparts qui l'entouraient n'existent plus, il est doté désormais, comme tout le centre de la ville, d'assainissement, d'eau potable et d'électricité. Nombre de ses maisons, construites naguère en pisé, ont laissé place au béton.

 

 

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