Economie

Faut-il résister aux diktats des classements internationaux?

Par Mohamed CHAOUI | Edition N°:5248 Le 10/04/2018 | Partager
Un débat d’idées à la Fondation Ali Yata
La portée des ces diagnostics est relativisée
Les chercheurs restent cependant lucides sur les maux du modèle marocain

 Classement, indices, rapports,… des documents qui émanent d’agences spécialisées, d’organismes ou de think tanks ont été passés au scalpel par une pléiade d’économistes, conduits par le Pr Ahmed Azirar, à l’occasion  d’une matinée d’études organisée dans le cadre des activités de la Fondation Ali Yata, du nom du leader du PPS.

L’onde de choc provoquée par le dernier mémorandum de la Banque mondiale est toujours en tête, certains contestant  son ton alarmiste, d’autres les évaluations adoptées. Les critiques n’ont pas émané exclusivement des membres du gouvernement, placés en situations délicates face à l’opinion publique, mais aussi du cercle de chercheurs.

Le premier piège à éviter pour certains économistes est de surestimer l’effet des radioscopies. «L’investisseur étranger qui veut s’implanter au Maroc ne va pas se baser sur la lecture de ces classements. Il a son cabinet et son ambassade dont l’avis sera décisif. Ces rapports sont plus du bruit médiatique ou servent à  jouer sur la rivalité avec les voisins», souligne Karim El Aynaoui, directeur de l’OCP Policy Center.

El Aynaoui  reste lucide et semble inviter à un exercice d’autocritique: «L’accrochage à l’étranger est révélateur. A-t-on besoin d’une tierce partie pour nous forger une perception, s’interroge-t-il. D’autres intervenants ont pointé l’absence de contrepoids en termes de productions académiques. «Allez voir les doctorats qui sont soutenus aujourd’hui, c’est un massacre», martèle le Pr Driss Khrouz,  économiste et ancien patron de la Bibliothèque nationale, qui  pointe en partie ce désastre au dilemme  des langues. 

«J’ai assisté à des cours de chimie et de maths en arabe, je vous assure que c’est un scandale. L’enseignement est de la narration qui n’exige pas d’intelligence.  Le Maroc s’est fait piégé dans le dilemme des langues, en donnant l’impression que l’identité est la langue alors qu’elle n’est qu’un véhicule».

Aux origines d’un modèle fragile

S’ILS conviennent de la faible portée des diagnostics internationaux ou leurs côtés polémiques, les intervenants ne remettent pas en cause la fébrilité du modèle marocain, qu’il s’agisse de sa croissance non inclusive, de la non-intégration du capital humain ou encore du déficit de valeur ajoutée. Si l’opportunité des différents plans sectoriels est reconnue, les avis restent prudents sur leurs effets, dans la mesure où ils ne permettent pas de s’inscrire dans un paradigme de développement. Les différents acteurs ont agi parallèlement, sans rechercher l’homogénéité. Driss Khrouz a également abordé «les marges politiques qui sont limitées». L’une des raisons a trait à la Constitution de 2011. Après plusieurs législatures, l’arsenal institutionnel est incomplet. Et même si le Maroc a su gérer la transition, il y a eu un  «essoufflement politique qui s’est traduit par un essoufflement économique puis un essoufflement social». Les acteurs politiques ne sont pas suffisamment mûrs tandis que l’Etat n’a pas donné un signal fort pour créer autour d’un projet de société ainsi qu’un pacte de mobilisation suffisant.

                                                                                 

Trois questions à Ahmed Azirar

- L’Economiste: Vous avez mis le doigt sur la multiplicité des indices et des classements. Quelle est votre évaluation ?
- Ahmed Azirar:
L’opinion publique internationale peut certes être influencée par ces indices et classements. Il s’agit pour notre part de prendre en considération le regard des autres, tout en restant convaincu que notre développement est une affaire intérieure. Le deuxième message sur lequel nous insistons est d’appeler à améliorer la qualité de notre connaissance intérieure, de nos idées et d’une meilleure gestion de notre intelligence économique. C’est un élément essentiel. Non seulement, nous devons produire des idées à l’intérieur mais nous devons aussi gérer l’information qui nous arrive de l’extérieur et celle qui part en sens inverse.

- Faut-il rejeter ces classements et indices ou en tirer des enseignements ?
- Non, il faut les observer. En tout cas, nous n’y pouvons rien. En observant le Doing Business, par exemple, le Maroc se donne pour challenge d’améliorer son classement. C’est une excellente chose tant qu’il s’agit de se stimuler pour pouvoir véritablement avancer et sans perdre de vue que la compétition est internationale. Depuis 20 ans, nous avons accompli de nombreuses réalisations sur le plan quantitatif, des infrastructures… Pour autant, nos classements sur le plan social et humain sont mauvais. D’autres font mieux que nous, en dépit des efforts que j’ai mentionnés. L’enseignement à tirer est d’observer ce que font les autres, d’analyser leurs approches, leurs rythmes. S’en inspirer s’il le faut sans pourtant copier un système de qui que ce soit.

- Le nouveau modèle de développement est en vogue dans le débat public. Serait-ce une manière de contribuer à ce débat ?
- Nous ne parlons pas de modèles, mais d’expériences. Il existe une expérience marocaine. Celle-ci a d’ailleurs été au cœur des différents intervenants qui se sont tous mis d’accord sur l’absence d’un projet qui soit mû par un paradigme sciemment posé. Les expériences marocaines évoluent avec le temps et ont intérêt à se canaliser vraiment dans une vision réfléchie. Pour le dire autrement, nous ne pouvons pas aller vers l’avenir, sans boussole. Pour pouvoir l’appliquer correctement et de manière sereine, notre projet de société doit être mûri et négocié entre toutes les élites. Il ne s’agit pas de dresser le constat d’échec d’un modèle. Nous réussissons dans certains domaines, mais échouons dans d’autres, en particulier cette dichotomie entre les réalisations sur le plan économique et les échecs.
Nous devons prendre conscience de nos faiblesses et les traiter convenablement.

Propos recueillis par Mohamed CHAOUI

 

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