Culture

Ahmed Cherkaoui: Un patrimoine national

Par Amine BOUSHABA | Edition N°:5240 Le 29/03/2018 | Partager
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Noureddine Cherkaoui est le dépositaire d’un patrimoine national. Fils du défunt artiste peintre Ahmed Cherkaoui, ce spécialiste dans la communication de crise en France, a passé une grande partie de sa vie à identifier l’ensemble de l’héritage artistique de son père en termes d’œuvres, de dessins, de travaux, de correspondances… Il estime aujourd’hui qu’il est grand temps que les Marocains fassent connaissance avec celui qui a été l’un des plus grands artistes du pays: «Précurseur de la modernité au Maroc, s’inspirant de la tradition artistique populaire tout en s’inscrivant dans une démarche universelle», précise celui qui s’estime aujourd’hui comme un passeur (Ph. NC)

- L’Economiste: Vous avez très peu connu votre père, mais vous portez toute sa mémoire. Quel est votre rapport avec cet héritage?
- Noureddine Cherkaoui:
Je vais probablement vous surprendre mais il y a des absents qui sont très présents. D’abord par le fait que je vis avec ses œuvres au quotidien, ensuite par le souvenir de ma mère qui était très attachée à mon père. Et puis le fait que durant toute mon enfance, beaucoup d’amis marocains venaient à la maison, des artistes comme Melehi ou André El Baz, mais aussi des intellectuels comme Edmond Amran El Maleh. Donc j’ai vécu dans cette ambiance et très tôt j’ai fait le choix d’assumer pleinement mon devoir de fils et d’être le  passeur. C’est-à-dire de permettre au plus grand nombre de connaître l’œuvre de mon père.

- D’un point de vue personnel, quels enseignements vous ont laissé les œuvres d’Ahmed Cherkaoui?
- La volonté!  C’est ce qui caractérise le plus mon père. C’était un jeune homme qui avait envie d’être artiste peintre avant tout. Il s’est payé ses études en travaillant, il est monté à Paris où il a été enseignant dans un lycée technique, puis il a obtenu ses diplômes les uns après les autres… Il a travaillé dur et cette détermination se retrouve d’ailleurs dans son travail plastique. Chaque œuvre est un travail de composition à partir de carnets, d’ébauches, d’aquarelles pour donner un tableau par la suite. D’ailleurs quelques mois avant sa mort il disait qu’il avait encore beaucoup à donner, à créer, à produire…

- Votre père fait aujourd’hui partie d’un patrimoine national, mais très peu de Marocains ont vu ses œuvres. Pourquoi avoir attendu pour monter cette exposition au Maroc?
- J’ai souvent eu des propositions d’expositions au Maroc. Je les ai toutes étudiées,  mais celle-ci me paraît intervenir au bon moment, avec le bon espace et la bonne équipe. D’autant plus que j’ai eu la chance de compter sur l’aide de mon ami Brahim Alaoui, spécialiste de l’œuvre de Cherkaoui et qui a  été à l’origine de la rétrospective  organisée à l’Institut du monde arabe à Paris en 1996. Donc toutes les conditions étaient réunies pour que ce soit un temps fort.  J’insiste sur un point important: ce n’est que le début, j’ai passé ces 30 dernières années à identifier l’ensemble du patrimoine d’Ahmed Cherkaoui en termes d’œuvres, de dessins, de travaux, de correspondance… maintenant mon souhait est que ce patrimoine soit à la disposition des Marocains.

- Est-il d’après vous l’inventeur de la modernité plastique au Maroc?
- Je dirais plutôt qu’il en a été le précurseur, avec  Jilali Gharbaoui. Ce sont 2 artistes, au même moment, avec des styles différents qui ont participé à un foisonnement exceptionnel au Maroc dans les années 60. C’était une période très particulière. On peut trouver dans l’histoire d’autres moments forts de la création, dans les pays de l’Est après la chute du mur ou en Chine par exemple… Il y a des moments où le contexte donne des envies de créer et c’est en cela qu’il a été précurseur. Il y a aussi le fait que son œuvre est inclassable. La singularité du travail de mon père c’est le fait qu’il soit parti de ce que j’appellerai ses racines pour donner au signe une envergure universelle. Ses toiles émeuvent de la même manière à Tokyo, Oslo, Marrakech ou à Paris. D’ailleurs même vivant dans la capitale française, mon père est toujours resté très attaché et très imprégné par son pays qui a été un peu le fil rouge de sont travail. Des spécialistes comme Gaston Diehl, Jean-Clarence Lambert, etc. (éminents critiques d’art ndlr) ne s’y sont pas trompé et  l’ont accompagné tout au long de sa carrière parce qu’ils ressentaient en lui une force et une envie d’expression à nul autre pareil.

- Justement Cherkaoui a été très vite introduit dans le Paris artistique des années 60, ce qui lui a permis de parrainer d’autres artistes marocains à l’instar de Hocine Tallal et d’autres. Comment s’est faite cette introduction?
- Il y a plusieurs paliers dans la carrière de mon père. Il y a avant et après 61!  La base critique de son travail est bien sûr son voyage à Varsovie et son retour avec ses œuvres en toile de jute très fortes, très poignantes. Mettant à profit sa notoriété,  mon père organisait souvent à Paris, des visites d’appartement. Beaucoup d’artistes marocains, français mais aussi sud-américains venaient voir son travail et discuter avec lui. Ce va-et-vient incessant a créé une sorte de famille élargie. Hocine Tallal ou André El Baz faisaient partie des gens qui venaient très régulièrement, et beaucoup ont continué à venir même après sa mort. Donc loin de considérer cela comme un parrainage, c’était pour mon père une grande famille, beaucoup d’amitié et de fidélité dans le temps.

Propos recueillis par Amine BOUSHABA

 

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