Tribune

Intelligence artificielle: Un «conseil de guerre» pour s’y préparer

Par Khalid BENZAKOUR | Edition N°:5239 Le 28/03/2018 | Partager

Khalid Benzakour est docteur en automatique. Directeur général du groupe d’écoles ISGA, membre du conseil académique de l’Université internationale Senghor, il est impliqué dans les instances représentatives de son secteur d’activité. Il est notamment élu de l’enseignement supérieur privé, et directeur de la Conférence des Grandes écoles (Ph. K.B.)  

2012 correspond à l’ère du «deep learning». Ce langage s’éduque plus qu’il ne se programme. Cela donne un immense pouvoir aux détenteurs de grandes bases de données (Big Data), au premier rang desquels se trouvent les géants du numérique, les GAFA: Google, Apple, Facebook et Amazon, et leurs homologues chinois, les BATX: Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi.

C’est à partir de ce tournant des années 2012-2013 que l’on est véritablement entré dans le monde de l’intelligence artificielle.L’IA aura bouleversé l’orthodontie en quelques années. Ce processus se généralisera à l’ensemble de la médecine. Début 2017, une étude publiée par l’hôpital de Stanford a montré que l’IA de Google analyse mieux une lésion cutanée, et notamment les cancers de la peau, que les meilleurs spécialistes dermatologiques.

D’un point de vue économique, la plupart des prédictions sont apocalyptiques. Une étude de l’université d’Oxford réalisée en 2013 passe en revue 702 types d’emplois présents aux Etats-Unis, et annonce que 66% des emplois pourraient disparaître dans les vingt ans qui viennent. Le rapport du Pew Research Center prévoit que le marché du travail sera bouleversé dès 2025.

■ L’école face à l’IA
L’école est un artisanat archaïque, tandis que l’éducation des cerveaux de silicium menée par les géants du numérique devient la plus puissante des industries.
Comment peut-on alors espérer que l’école, dans sa forme actuelle, prépare aux métiers de demain? Comment, autrement dit, un système encore centré sur l’enseignement en silo de matières quasiment inchangées depuis le XIXe siècle, par des personnels formés il y a trente ans et sélectionnés pour leur stricte conformité aux canons scolaires, pourrait-il préparer à un monde du travail radicalement différent?
Sous la direction du chercheur François Taddéi, le Centre de recherches interdisciplinaires développe, par exemple, des programmes de pointe en matière d’innovation dans l’éducation. Il insiste sur le moment de la petite enfance, déterminant dans le développement des individus: un million de synapses se créent chaque seconde dans le cerveau d’un enfant de trois ans… «Développer d’autres compétences et plus seulement se remémorer, lire, écrire quand les machines le font mieux que nous. Il faut travailler sur le sens, l’empathie, des compétences que le système éducatif ne développe pas, alors que l’esprit critique est plus que jamais utile», énumère François Taddéi.

■ QI: l’or gris
Pourquoi est-il important d’attirer les intelligences? Pourquoi l’intelligence est-elle l’objet de toutes les convoitises? Parce que l’innovation, qui doit tout à l’intelligence, est devenue le moteur de la société numérique.
L’application WhatsApp a été achetée 22 milliards de dollars par Facebook en 2013. Cela signifie que les 55 salariés, petits génies de l’informatique, qui travaillent dans cette société ont créé plus de valeur en quatre ans d’existence que les 194.000 salariés de Peugeot en 210 ans (12 milliards seulement). Désormais, quelques gamins au QI de 165 créent plus de richesse pour une nation qu’un million de travailleurs au QI de 95… Du coup, les écarts de revenus entre individus à forte et à faible capacité cognitive explosent.
La ruée vers l’or gris. Les universités américaines sont de gigantesques trieuses de talents pour garder les meilleurs, naturellement. Les dépenses de recherche de la Chine ont augmenté de près de 300% depuis 2001. Un bon indicateur de la productivité des chercheurs est le nombre de brevets déposés: à ce jeu-là, la Chine devient un leader mondial.

■ L’eugénisme biologique et la neuroaugmentation électronique

Le 24 juillet 2017, la Harvard Business Review faisait le constat que même les consultants de haut vol seraient bientôt remplaçables par l’IA. L’être humain aura deux choix, d’ailleurs pas exclusifs l’un de l’autre: l’eugénisme biologique et la neuroaugmentation électronique.

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Le livre de Laurent Alexandre, l’essayiste et cofondateur du site web Doctissimo, nous interpelle sur le développement exponentiel de l’intelligence artificielle, et les profonds bouleversements sociaux et civilisationnels qu’elle va provoquer. Plusieurs scénarios du futur y sont évoqués, des plus optimistes aux plus pessimistes. L’école et l’éducation de nos enfants, qui sont au centre de la guerre qui oppose l’intelligence humaine à l’IA, occupent une part importante dans cet ouvrage

La Chine a déjà commencé à séquencer le génome des surdoués pour identifier les variantes génétiques impliquées dans l’intelligence. La Chine envisage sans problème d’industrialiser la fabrique de l’intelligence biologique.
Facebook a présenté, en avril 2017, ses projets dans le domaine de l’interface neuronale, visant à connecter directement le cerveau à un système informatique. L’objectif est de pousser l’interface homme-machine à son maximum. Il existe déjà des systèmes permettant aux patients souffrant de paralysie sévère d’écrire par la pensée.
L’évolution philosophique du professeur Alim Louis Benabid, inventeur des implants intracérébraux pour traiter la maladie de Parkinson, est édifiante. Il a déclaré : «Mon attitude a changé. En quoi ce serait gênant si on stimulait le cerveau? A-t-on peur de rendre l’autre plus intelligent?» De l’homme réparé à l’homme augmenté, il n’y a qu’un pas: l’élite médicale est déjà prête à suivre les milliardaires transhumanistes.

■ Revenu universel contre paix sociale

Pourquoi les géants du numérique soutiennent le revenu universel*? La Silicon Valley et l’ensemble de la côte ouest des Etats-Unis ont bien compris que nous traversons une révolution économique inédite et que l’adaptation des travailleurs sera difficile. La plupart des milliardaires du numérique défendent la mesure prônée lors de la campagne présidentielle 2017 par le Parti socialiste français. La plupart d’entre eux anticipent des destructions massives d’emploi du fait des robots intelligents. Compte tenu du risque de réduction rapide des emplois et donc d’explosion du chômage, leur crainte est une révolte populiste, voire une révolution modèle 1793. Le revenu universel est perçu comme un moyen de calmer les révoltes populaires qui risqueraient de mettre à mal l’industrie de l’IA…

■ Ce que nous redoutons et souhaitons au Maroc
Même si 5% de ce qui est prédit dans ce livre se réalise, dans les prochaines années, l’avenir serait sombre. A chaque fois que l’économie des pays européens, particulièrement la France, éternue, notre économie s’enrhume. Nous redoutons les effets collatéraux de la crise sur la baisse des entrées de devises des MRE et touristes, nous redoutons la fin de certaines délocalisations qui pourraient s’avérer rentables à nouveau dans les pays d’origine, grâce à l’IA, comme par exemple, les centres d’appels qui pourraient mettre des dizaines de milliers d’opérateurs au chômage du jour au lendemain. Google et Facebook prennent chaque jour un peu plus de part de marché à nos publicitaires médias nationaux, sans investir ni payer des taxes chez nous. De la même manière Amazon et Alibaba concurrencent de plus en plus notre commerce local…  
Nous souhaitons qu’un conseil national de guerre contre les méfaits de l’IA voie le jour dans notre pays. Il serait composé, entre autres,  d’économistes, de juristes, d’industriels, de chercheurs et de spécialistes de l’IA. Il aura à proposer la législation qui protège nos startups, notre commerce et industrie. Il aura à recommander des orientations pour l’éducation des cadres de demain, et surtout, à réfléchir sur les programmes d’accompagnement aux mutations des métiers d’avenir…

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(*) On appelle allocation universelle le versement à tous les citoyens d’un pays, d’un revenu unique permettant à chacun d’eux de satisfaire ses besoins primaires (nourriture, logement, habillement, biens culturels de base).

 

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