Economie

Mesure antidumping: Ce que révèle l’affaire du cahier tunisien

Par Faiçal FAQUIHI | Edition N°:5226 Le 09/03/2018 | Partager
La rentrée scolaire 2018-2019 pour jauger la concurrence
Réveil tardif d’importateurs sans association ni conseil juridique
Des sociétés plaignantes premières bénéficiaires du contingent papier
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Les importations de cahiers originaires de Tunisie ont  graduellement augmenté de 6.111 tonnes en 2013 à 7.247 en 2015. Une légère baisse a été enregistrée en 2016 sans faire reculer la Tunisie de sa position de leader sur le marché

Les importateurs du cahier tunisien se réveillent enfin! Ce produit fait pourtant l’objet d’une enquête antidumping ouverte depuis le 11 mai 2017 par le Secrétariat d’Etat chargé du commerce extérieur (cf. L’Economiste du 9 mai 2017). Comment expliquer l’inertie des opérateurs pendant presque une année? L’un de leurs représentants, Salim Guedachi, la justifie par le calendrier de l’enquête.

C’était, selon lui, «la haute saison» pour le secteur. Les importateurs n’avaient visiblement «pas le temps pour se réunir» afin d’organiser la riposte. Avril et mai concentrent le plus gros des commandes. C’est du moins ce que relève le rapport d’ouverture de l’enquête qui note que «les ventes des cahiers ont la particularité d’être saisonnières».

Les conséquences de l’enquête en cours les «inquiètent beaucoup» d’autant plus qu’elle «perturbe fortement la préparation de la rentrée scolaire de 2018/19». L’un des producteurs plaignants, Mapaf, a annoncé à ses clients une hausse des prix à partir du 22 février 2018, sans pour autant préciser de quel ordre, selon un courrier consulté par L’Economiste.

Une source proche des importateurs l’estime néanmoins à  20% et précise «qu’il a été suivi par d’autres sociétés». Sommes-nous face à une présumée entente sur les prix? Les trois producteurs plaignants, Mapaf, Med Paper et Promograph, assurent en tout cas «vendre à perte de 2013 à 2016». Les enquêteurs se sont basés sur ces années pour apprécier le supposé dommage causé aux industriels par le cahier tunisien, un produit qui domine le marché avec 89% du volume des importations totales en 2016.

Conclusions défavorables

 Les dossiers de défense commerciale sont avant tout une bataille de chiffres. Plus une corporation est outillée, plus elle saura argumenter. Les importateurs de la céramique l’ont bien démontré (cf. L’Economiste n°5146 du 13 novembre 2017).  Les importateurs du cahier tunisien ne semblent pas aussi structurés. 

Ces opérateurs «n’ont ni association professionnelle ni conseil juridique» pour défendre leur intérêt. Leur porte-parole improvisé précise que sa corporation «a répondu aux questionnaires» de l’enquête et que les importateurs «font confiance» au ministère. Or, le recours aux avocats, étrangers notamment, est devenu récurrent depuis quelques années déjà: PVC, acier, céramique…

Selon nos informations, le département du Commerce extérieur devait rendre ses conclusions provisoires le jeudi 8 mars. Pas sûr que le verdict plaise aux importateurs qui estiment que «l’antidumping ne peut être utilisé à des fins protectionnistes». Le cahier tunisien s’expose à des mesures antidumping provisoires. Le but étant de minimiser les risques d’une éventuelle hécatombe chez les producteurs locaux. Leur plainte fait état d’une marge de dumping qui est en moyenne de 84%.

Celle-ci a pris pour base de calcul le cahier tunisien dont le grammage varie entre 60 et 70 gr/m2 alors même que leur requête ratisse plus large en ciblant tout type de cahier (piqué, broché ou spiralé), tout type de format (petit, grand, maxi) et surtout des grammages allant de 55 à 120 gr/m2...
«Environ 85% des cahiers importés au Maroc, et qui sont originaires de la Tunisie, sont d’un grammage compris entre 60 et 70 gr/m2», assurent les sociétés plaignantes aux enquêteurs.

Autre question, pourquoi les producteurs locaux ont attendu 4 ans au moins pour formuler une plainte?
La première alerte remonte à 2014 comme il est précisé dans leur requête. Cette année-là, le Comptoir national des papiers (Conapa) sombre définitivement «à cause de la concurrence déloyale des Tunisiens». Conapa est présenté historiquement comme «le premier producteur de cahiers au Maroc».

D’autres entreprises, comme Graphomed et Amiprint, «semblent avoir arrêté la production de cahiers au Maroc», selon le rapport d’ouverture de l’enquête. Ses rédacteurs relèvent que 7 producteurs nationaux «ont disparu». Si le cas des emblématiques Somapa et Aiglemaire est cité, celui de Conapa ne l’est pas.   

Bien entendu, le défaut de compétitivité ne doit pas être un prétexte pour accuser les concurrents et c’est valable pour tous les secteurs. Les importateurs du cahier tunisien le font d’ailleurs savoir: «L’antidumping ne doit pas être un moyen pour soutenir la défaillance de compétitivité de certains acteurs».

Med Paper, fabricant et transformateur de papier, est implicitement visé puisque la société de la famille Sefrioui a déjà bénéficié d’une mesure de défense commerciale dans un autre dossier. Il s’agit d’une clause de sauvegarde pour le papier en rame et en bobine. Pour couper la poire en deux, le ministère du Commerce et de l’Industrie a jugé bon d’instaurer un contingent de 19.000 tonnes pour 2018.

Des fabricants locaux de cahiers sont notamment sur la liste. A eux seuls, ils ont eu droit à 13.000 tonnes qui ne seront pas taxées à l’import. Qui en sont les premiers bénéficiaires? Deux des trois sociétés plaignantes, Promograph et Mapaf, ainsi que l’Imprimerie Moderne et Sopalemb. Ces deux dernières ont «soutenu la requête» de leurs concurrents «sans participer à sa rédaction».

Autrement dit, elles ne se sont pas plaintes officiellement de dumping contre le cahier tunisien. Ce qui laisse déduire que les producteurs locaux ne partagent pas forcément la même vision dans cette affaire. Il a fallu plus ou moins faire bloc pour sauver sa peau. Mais pour combien de temps?

                                                                              

Comment se faire manger tout cru

Les communiqués creux qui s’inquiètent, du jour au lendemain, pour «le pouvoir d’achat du consommateur», «l’abandon scolaire» ou « la hausse des prix», ne servent à rien s’ils ne sont pas étayés par des chiffres. Les importateurs du cahier tunisien ont déployé un argumentaire où ils font allusion uniquement aux 21.000 tonnes de cahiers scolaires produites au Maroc.

Ils pointent du doigt le contingent des 19.000 tonnes accordées le 2 février 2018 aux négociants ainsi qu’aux fabricants de cahiers, d’enveloppes et de plotters qui utilisent le papier comme matière première (voir ci-dessus). Le Secrétariat d’Etat au commerce extérieur a par contre exclu le papier chèque sécurisé du quota imposé. Ce produit ne sera donc pas taxé à l’import.

Les importateurs demeurent convaincus que ce contingent va brider les industriels nationaux et le marché: «Ils ne pourront pas satisfaire la demande au niveau local à des prix compétitifs». S’ensuivraient, toujours selon eux, «un déséquilibre entre l’offre et la demande» et «une augmentation générale des prix». Ce qui aurait «pour effet de limiter la concurrence».

Pour les importateurs et distributeurs de cahiers scolaires, la mise en place d’un bouclier antidumping contre le cahier tunisien «va limiter leur capacité de négocier et faire jouer le levier de concurrence».  

C’est ce genre de plaidoyer qui est généralement déployé dans les auditions publiques. C’est un match entre producteurs et importateurs où le débat contradictoire est la règle. Le département du Commerce extérieur y tient le rôle d’arbitre. Chaque argument avancé par l’une des parties doit être appuyé par des preuves et être en relation directe avec le dossier.

Pour l’heure, il n’est pas encore question de l’audition publique. Mais le match se joue à l’avance lors des réponses aux questionnaires de l’enquête antidumping. Importateurs et producteurs-exportateurs, comme Sitpec et Sotefi, se prêtent à cet exercice déterminant pour la suite des événements. D’où l’intérêt de se munir d’experts, avocats ou conseils, pour bien préparer ses réponses. Ne pas donner d’importance à ce genre de dossier revient finalement à se laisser manger tout cru par ses concurrents.

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