Justice

Procès des événements d’Al Hoceïma: Drôle de vidéo !

Par Faiçal FAQUIHI | Edition N°:5200 Le 01/02/2018 | Partager
L’accusation se prévaut d’une vidéo anti Al Saâoud
La défense plaide la fabrication de pièces à charge
11 accusés sur 54 appelés à la barre par la Cour
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A l’intérieur de la salle d'audience, une importante logistique a été déployée dont des écrans géants pour permettre notamment la projection de vidéos, de messages électroniques, de post sur Facebook (Ph. Jarfi)

L’audition des accusés se poursuit devant la chambre criminelle de la Cour d’appel de Casablanca depuis le vendredi 26 janvier 2018. Dans le procès des événements d’Al Hoceïma, les audiences se muent, petit à petit, en une ascension périlleuse: 11 d’entre eux sur 54 sont passés à ce jour à la barre. Les derniers à être interrogés par la présidence sont Abdelkheir Yasnari, Abdelhak Sadiki, Mohamed Fadili, Souleiman El Fahili et Mohamed El Hanni.

A l’instar des autres accusés, les appelés à la barre font face à de lourdes accusations comme l’atteinte à la sécurité intérieure de l’Etat, outrage et violence contre un corps constitué, rébellion armée, participation à une manifestation sans autorisation… Et à chaque fois, avant de démarrer l’interrogatoire, le président Ali Torchi, rappelle ces charges. 

Le premier accusé à se présenter durant l’audience du 30 janvier est un père de famille âgé de 39 ans. Abdelkheir Yasnari est un boucher qui vit à Al Hoceïma. Son casier judiciaire est vierge: «les armes blanches sont mes outils de travail au quotidien, Monsieur le Président. Je ne m’en suis jamais servi pour agresser quiconque». Voici donc le préambule d’un accusé qui «réfute toutes les accusations» que lui reproche la justice.

A commencer par la présumée «participation à une rébellion armée». Abdelkheir Yasnari reconnaît en revanche avoir pris part à un seul sit-in en mai 2017. «Nous ne sommes pas des séparatistes. Notre patriotisme nous a motivés pour sortir dans les rues. Surtout lorsque la majorité gouvernementale nous a gratuitement accusés d’indépendantistes. J’ai manifesté spontanément pour des revendications sociales et non pour faire plaisir à quelqu’un». Le jeune homme va à plusieurs reprises déclarer «ne connaître aucun» des accusés. Il ne se désolidarise pas pour autant de «la cause sociale» prônée par ses compagnons de cellule.

La Cour confronte l’accusé à deux pièces d’accusation: une vidéo et un post sur Facebook. Elles sont projetées sur un grand écran. Il est question dans le post de «constituer des comités populaires armés» notamment. «Devant le juge d’instruction, vous avez déclaré que votre post sur Facebook est une proposition pour contrer la criminalité à Al Hoceïma», demande la présidence.

L’accusé confirme en précisant qu’il a déclaré au juge «ce qu’il voulait entendre. Les accusations étaient déjà toutes prêtes». Deux autres détails. D’abord, le compte Facebook est ouvert au nom de Khaireddine Yasnari et non pas Abdelkheir Yasnari. Ensuite, l’accusé insiste sur la déclaration de vol de son téléphone portable. Sa plainte a été déposée au commissariat à Al Hoceïma.

Le tribunal projette ensuite la vidéo d’un terroriste vraisemblablement. Elle a été envoyée à l’accusé via WhatsApp. La police judiciaire l’a extraite de la carte mémoire du téléphone. Que montre la vidéo? Un jeune homme menaçant avec un couteau à la main. Une mitraillette est en arrière-plan. Pas de sons. L’un des accusés, Hamid Mehdaoui, crie depuis son box: «Augmentez le son. J’ai peur»! Les avocats de la défense le réclament aussi. La Cour refuse. Les accusés protestent avec véhémence «au nom du droit à un procès équitable».

«Vous pouvez m’expulser de l’audience Votre Honneur. Viendra un jour où la vérité va éclater. Notre mouvement était pacifiste et civilisé. Nous ne sommes pas des Houtistes comme tentent de le faire croire nos adversaires», clame Nasser Zafzafi depuis son box non transparent. Ces propos visent l’accusation.

L’audience est levée dans un brouhaha général. Le procès reprend 15 minutes plus tard. La présidence se ravise. La vidéo est audible cette fois-ci. Le terroriste a un accent du Moyen-Orient. Il fait allégeance à Aboubakr Al Baghdadi, le chef de Daech, et menace de tuer… les Al Saoûd! La famille royale qui règne sur l’Arabie saoudite.

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C'est dans la salle n°7 à la Cour d'appel de Casablanca que se déroule le procès des événements d'Al Hoceïma. Il a démarré fin octobre 2017 sous des mesures de haute sécurité  (Ph. Jarfi) 

«Qu’est-ce que j’ai à voir avec ce type? Lui, c’est un Koreïchi (Tribu arabe, les Koreïch) qui profère des menaces et moi, je viens du Rif». Les avocats de la défense protestent: «Cette vidéo a été diffusée entre 2011-2012 sur YouTube». Le procureur du Roi, Hakim El Ouardi, fait valoir que «l’accusé a le droit de s’exprimer sur une preuve extraite de son téléphone et qui est en lien avec son post sur Facebook».

L’accusation invite ses adversaires à dépasser ce point pour avancer dans l’interrogatoire.
Le bâtonnier Abderrahim Jamai s’indigne contre «une fabrication de preuve qui aurait pu pousser la Cour à renvoyer le dossier devant le tribunal anti-terroriste».

Avec le risque, déclare-t-il, «de voir demain l’accusation plaider sur la base de preuves officielles». L’une de ses consœurs, Aïcha El Guelaf, fait remarquer que «le post n’est pas daté et que la page en cause n’est pas affichée dans sa totalité sur l’écran».

L’avocate ajoute: «Où est donc ce prétendu flagrant délit électronique dont se prévaut le ministère public?». La défense réclame une contre expertise informatique. L’accusation s’y oppose «puisque la Cour s’est déjà prononcée défavorablement sur cette demande». La présidence va maintenir sa position. Me Abdelaziz Noudi se dit «surpris» de constater que «seule l’accusation a le droit d'exposer ses moyens de preuve».
La défense a réclamé à plusieurs reprises à être «équipée à son tour» pour projeter ses documents numériques qui «sont au bénéfice des accusés». Mais en vain.

                                                                                           

Récit d’un «règlement de compte» en plein Hirak

LE procès des événements d’Al Hoceïma recèle tout ce que un chroniqueur judiciaire peut espérer. Du drame et du comique. Des effets de manche entre avocats adverses et des clashs avec l’accusation (voir ci-dessus). Mais aussi, et surtout, des interrogatoires d’accusés qui virent à des réquisitoires contre les «vraies causes de leurs arrestations».

Abdelkheir Yasnari avance vers la barre des accusés pour être interrogé par la Cour. Le nom d’un commissaire de police, Issam Bouzidi, revient sans cesse dans ses déclarations. L’accusé se dit «victime d’un règlement de compte».  Abdelkheir Yasnari a eu, dit-il, «le malheur» de réclamer son dû à l’officier de police en poste à Al Hoceïma au moment des faits.

«C’est à partir de là que mes ennuis ont commencé. Le commissaire qui est l’un de mes clients n’a pas apprécié que je lui réclame ma créance. Il finira par me jeter ma viande à la figure», déclare l’accusé. «Je suis parti me plaindre à la police pour un vol. Elle m’a rétorqué d'aller me "plaindre chez Nasser Zafzafi’’, le leader des manifestants.

Abdelkheir Yasnari sera arrêté à son domicile juste après l’incident qui l’a opposé au commissaire en cause: «J’étais encore au lit. Laissez-moi tout vous raconter Messieurs les juges», supplie-t-il . Son interpellation se déroule devant sa femme et ses enfants «en pleurs». La police judiciaire ne l’aurait «pas informé sur les motifs» de son arrestation. Depuis lors, le mis en cause affirme «être victime de problèmes psychologiques, souffrir d’insomnie et prendre des médicaments».

Il évoque son transfert par avion militaire à Casablanca comme «un rapt». Abdelkheir Yasnari assure, à l’instar de tous les accusés interrogés à ce jour, «ignorer les motifs de son incarcération» lors de sa garde à vue et «n’avoir pas eu droit à un avocat et d'entrer en contact avec sa famille que trois jours» après son interrogatoire par la police judiciaire. «Relatez nous des faits qui sont dans votre intérêt», lui rétorque le président Ali Torchi.

La défense s’insurge. «Que veulent insinuer vos propos? La Cour fait défaut à sa neutralité et donne ainsi un aperçu de son futur jugement», clame Me Khadija Rougani. Le nom du commissaire, Issam Bouzidi, reviendra avec insistance lors de l’audition d’un autre accusé, celui de Souleiman El Fahili. Son témoignage portera des accusations encore plus graves.

 

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