Analyse

Investissement en Afrique «Former une nouvelle génération de négociateurs»

Par Aziza EL AFFAS | Edition N°:5198 Le 30/01/2018 | Partager
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«Le premier défi est celui de la cohérence entre accords négociés au niveau bilatéral, régional et continental», souligne Makane Moïse Mbengue, Professeur de droit international à l’Université de Genève et négociateur d’accords d’investissement  internationaux (Ph. privée)

L’Afrique a besoin d’une certaine continuité, une cohérence et une coordination en matière de négociation et de formulation de politiques dans le champ de l'investissement international. Pour y arriver, il faut former une nouvelle génération de négociateurs et de responsables qui s’occupent des politiques d’investissement.

C’est ce qu’explique dans cet entretien Makane Moïse Mbengue, Professeur de droit international à l’Université de Genève et négociateur d’accords d’investissement  internationaux.

-  L’Economiste: Selon vous, l’un des obstacles majeurs à l’investissement en Afrique est le manque de cadre juridique transparent…
 - Makane Moïse Mbengue:
L’aspect juridique n’est pas le seul obstacle à l’investissement, mais il ne faut pas le minimiser. Les investisseurs ne peuvent investir leurs biens dans des pays où le cadre juridique est imprévisible et peu transparent. Il est difficile de faire un investissement qui est aujourd’hui régi par telle règle et le lendemain par une autre… Le cadre juridique est l’un des outils les plus importants pour pouvoir attirer les IDE.

- Comment peut-on améliorer cet aspect?
- Pour dépasser cet obstacle, il faut relever plusieurs défis. Le premier est celui de la cohérence entre accords négociés au niveau bilatéral, régional et continental. Le second défi est celui de la continuité. Autrement dit: il faut avoir des équipes de négociations économiques qui ne changent pas tout le temps, car cela porte atteinte à la mémoire institutionnelle et les Etats se retrouvent alors dans un scénario à la Sisyphe, avec un éternel recommencement. Le troisième défi est relatif à l’effectivité. Chaque Etat devrait évaluer ce qui a été fait, afin de pouvoir améliorer les règles applicables en matière d'investissement. Sinon, il y a un risque d'inflation juridique, avec de nouveaux textes adoptés à chaque fois sans véritable résultat.
Le  dernier défi est celui du renforcement des capacités. La diplomatie économique est l’une des plus difficiles et les plus complexes qui soient. Il est important de former les générations de négociateurs et de responsables qui s’occupent des politiques d’investissement. Le Nigeria a nommé un chef-négociateur qui bénéficie d'une équipe permanente de négociateurs et qui est sous la tutelle du ministère de l’économie et du commerce. Une telle position garantit une certaine continuité, une cohérence et une coordination en matière de négociation et de formulation de politiques dans le champ de l'investissement international.
 
- Que pensez-vous des obstacles liés à la gouvernance, les risques politiques, économiques, conflits…?
- Un autre obstacle, très important à mon sens, est  celui relatif à la facilitation des investissements. Il y a plus d’obstacles intra-africains aux flux d'investissements qu’entre pays africains et non africains. Parfois, il est plus facile d’aller exporter des biens en Europe, que vers un autre pays africain. Certes nous avons des zones de libre-échange et des organisations régionales d’intégration économique, mais même dans ces zones où il y a des accords d’intégration, il existe parfois des problèmes de mise en œuvre. Les engagements pris en matière de facilitation du commerce ne sont pas toujours respectés.

- Que faut-il faire pour y remédier?
- Il faut identifier des politiques d’investissement claires. Chaque pays doit pouvoir dire, voici le type d’investissements que je cherche à attirer, qui va contribuer à mon développement, au bien-être de la population, à l’accroissement des emplois, des ressources nationales…Nous sommes dans le continent qui a le plus de ressources minières, mais qui bénéficie le moins de l’exploitation de ces ressources. Nous n’avons pas une politique assez claire en matière d’investissement. A titre d’exemple, la Tanzanie a adopté en 2017 une nouvelle législation appelée: «Loi sur la souveraineté permanente sur les ressources naturelles». L’idée est de dire qu’aucun contrat portant sur les ressources naturelles ne doit être fait à l’encontre des intérêts de la population. Une première dans le continent. C’est un très bon exemple qui montre qu’il faut revoir aujourd’hui nos politiques en matière d’exploitation de nos ressources naturelles. Que cherchons-nous en concluant des contrats d’exploitation de ressources naturelles? Les intérêts immédiats pour l’Etat, mais aussi les intérêts des populations… Cette loi n’est pas le seul modèle, mais chaque pays doit mener sa propre réflexion.
 
- Comment peut-on y arriver?
- Il faut développer ce que j’appelle l’évaluation de l’impact de l‘investissement sur le développement. Ce sera un nouveau type d’outils, qui permettra à chaque pays de dire voici ce que j’ai réalisé en matière de politiques, d'accords, de lois sur l'investissement. Cette évaluation périodique permettrait aux Etats d’ajuster, de voir quels ont été les bons aspects de leurs réglementations pour les conserver et les mauvais pour les revoir de façon appropriée.

Propos recueillis par Aziza EL AFFAS

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