Société

Héritage/Pensée islamique: Genèse d’une sclérose

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:5194 Le 24/01/2018 | Partager
Après 3 siècles de profusion d’exégèses, les oulémas décident de ralentir la cadence
L’esprit critique cède la place au mimétisme
Des ancêtres créatifs et des descendants plongés dans un «sommeil dogmatique»
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«Les gardiens de temple de la religion» ont élevé l’interprétation du sacré au rang de sacré. Prisonniers des grandes écoles religieuses, établies il y a de cela plusieurs siècles, ils s’interdisent toute réflexion critique (Ph. L’Economiste)

«Le doute est le propre de la foi», souligne le grand imam de la mosquée de Bordeaux, et président d’honneur de l’association Imams de France, Tareq Oubrou, dans l’ouvrage collectif «Héritage des femmes: réflexion pluridisciplinaire sur l’héritage au Maroc». Pour lui, il est nécessaire de garder un doute «pédagogique», différent du scepticisme ou du nihilisme, à l’instar d’Abraham qui a demandé à Dieu de lui montrer  comment il ressuscitait les morts.

Les acteurs du champ religieux ont, cependant, perdu tout esprit critique. Adeptes du taqlid (mimétisme) d’ancêtres glorifiés, canonisés, ils ont occulté leur devoir d’ijtihad (jurisprudence). Ils se sont emprisonnés dans un profond «sommeil dogmatique».

«Tout savant, en particulier en religion, doit être capable de penser par lui-même. Il a l’obligation de fournir des efforts intellectuels pour extraire le sens des textes et élaborer ses propres avis religieux», insiste Oubrou. Aujourd’hui, la majorité des théologiens se contentent d’exposer les avis des grandes écoles religieuses, établies il y a de cela plusieurs siècles. 

Les trois premiers siècles de la naissance de l’Islam ont été marqués par des productions intellectuelles pléthoriques et des millions d’ouvrages. «L’excès d’exégèses est devenu un facteur d’instabilité, car de multiples doctrines, finissent par paraître de multiples religions», précise le grand imam de Bordeaux.

La décision fut ainsi prise de ralentir la cadence. Le droit musulman étant formalisé dans les grandes écoles canonistes, il est devenu interdit de tenter une quelconque refondation. Arrivés au 10e siècle, les musulmans se sont définitivement ancrés dans le mimétisme et le «suivisme doctrinaire».

A titre d’exemple, oser douter de la qualité du contenu du célèbre recueil de hadiths de l’imam Al Boukhari, ou critiquer la méthodologie de l’auteur, relève du blasphème. Les «créatifs» fondateurs, pour leur part, ont été élevés au rang de saints incritiquables. Leur interprétation du sacré est devenue, elle-même, sacrée. De cette attitude sont nés le fanatisme et le sectarisme, chacun pensant que son école détient la vérité absolue.

«Le Coran est ouvert à tous les Hommes. Il ne s’adresse pas uniquement à une poignée d’érudits», insiste Youssef Kellam, docteur en religions comparées. Nombreux sont les versets qui appellent à la méditation et à la réflexion de ceux «dotés d’intelligence». «Les versets du Coran sont appelés des signes, ayat. Cela signifie qu’ils nous montrent une direction à suivre, par la recherche et l’ijtihad», précise Tareq Oubrou.

Le Livre saint met les fidèles devant leurs responsabilités. Chacun doit faire usage de son intelligence pour procéder à ses propres choix. Le Prophète, questionné par un homme à propos du bien et du mal, n’a pas servi de réponse toute faite. Il lui a simplement conseillé de «consulter son cœur».    
 «Après avoir vécu leur modernité au moment où l’Occident sombrait dans son Moyen Âge, les musulmans aujourd’hui vivent leur Moyen Âge alors que l’Occident est déjà entré dans la post-modernité», déplore Oubrou.

Rien ne changera tant que le monde musulman ne fera pas son autocritique. Dieu ne dit-il pas dans la sourate Arraâd, verset 11, «Allah ne modifie pas l’état d’un peuple tant qu’il ne modifie pas ce qui est en lui».

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la société marocaine n’est que partiellement ouverte sur le monde. «A côté des sociétés fermées, se reproduisant à travers les générations, d’autres sont ouvertes sur des expériences étrangères  dont elles peuvent adopter des modèles.

La nôtre est ouverte sur tout ce qui est matériel ou technologique seulement. Culturellement et socialement, elle a du mal à intégrer de nouveaux concepts», précise le sociologue Jamal Khalil. Son évolution risque donc de s’étaler sur la durée.

La Tunisie pionnière

Auourd'hui, les filles, dont la part dans l’héritage est fixe, n’ont pas le droit de bénéficier de la totalité du legs de leurs parents en l’absence de frères. Des oncles ou cousins éloignés peuvent venir partager leurs biens, conformément au principe du «taâsib».
La Tunisie a fait son propre ijtihad dans le domaine, et a permis aux héritières uniques, ou filles sans frères, de récupérer la totalité de l’héritage, selon le principe de hak radd (droit de retour des parts). Sur cette question, Elle a été pionnière.

 

 

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