Société

Héritage: Pourquoi refuse-t-on l’ijtihad?

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:5194 Le 24/01/2018 | Partager
La porte de l’exégèse n’a pourtant jamais été fermée
Testament, taâsib, hadiths de la succession… trop de vérités occultées
Flagrante ignorance du public
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A travers l’ijtihad, de nombreuses règles ont été revues ou abandonnées, en fonction du changement de contexte (châtiments corporels, esclavage, testament, répartition des trésors de guerre…), alors qu’elles sont écrites «noir sur blanc» dans le Coran (Ph. LD) 

Ton libre, positions affirmées, débat dépassionné… rares sont les rencontres autour de questions polémiques touchant à la religion, où l’on assiste à tant de raison. La journée d’études consacrée récemment à l’héritage des femmes à la faculté de droit de Casablanca, a rassemblé chercheurs en religion, économistes, juristes, sociologues et psychologues.

Autant de spécialistes qui ont été amenés à décrypter cette question ô combien sensible. Le fait déclencheur? Un ouvrage collectif, «L’héritage des femmes», réunissant des experts de tous bords et apportant une réflexion pluridisciplinaire, sous la direction de la psychothérapeute Siham Benchekroun. Une précieuse contribution à un débat qui reste, pour l’heure, porté par quelques ONG, et qui a pour don d’hérisser les pseudo-gardiens du temple de la religion.

«Parmi les réactions passionnées de défenseurs autoproclamés de notre islamité, deux affirmations sont récurrentes: l’héritage serait une question strictement religieuse. «Mais où sont ces foqaha? Leur silence est assourdissant face aux misères des femmes de mon pays. C’est sans doute que la majorité estime qu’il n’y a pas matière à réfléchir. Tout a déjà été réfléchi il y a plusieurs siècles, notre système successoral est parfait et il le restera pour l’éternité», relève Benchekroun.

C’est justement là où le bât blesse, l’ijtihad (exégèse) a cédé la place à la pensée dogmatique, qui reste confinée aux avis des grandes écoles de la pensée islamique, établies il y a de cela plusieurs siècles. «Pourtant, la religion n’est pas une pensée abstraite, un concept isolé, séparé de la communauté et de ses évolutions.

Lorsque des déséquilibres et des injustices sont révélés par des travaux de sociologues, économistes, psychologues, juristes… les autorités religieuses ont l’obligation morale de les prendre en considération pour légiférer avec sagesse et équité», estime Benchekroun. Chose qu’elles s’abstiennent de faire, pour le moment.

La peur de «défier la volonté divine»!

Difficile de s’attaquer à la problématique de l’héritage sans être accusé d’hérésie. «Comment remettre en cause une répartition successorale écrite noir sur blanc dans le Coran?», dirait la majorité, sans trop réfléchir. Les résultats de l’enquête de L’Economiste-Sunergia sur le sujet confirment cette position (voir article page précédente). La crainte de «défier la volonté divine» pousse la majorité à réfuter tout débat autour du sujet. Une réflexion qui provient d’une profonde ignorance de l’essence même de la religion.

Tout d’abord, il n’existe que trois versets liés à la succession dans le Coran. Des versets qui représentent l’exception et non la norme. «La formulation des dix versets liés au testament laisse entendre qu’il s’agit de la règle à suivre, tandis que les trois versets de l’héritage sont l’exception. Cependant, en raison de l’orientation de l’ijtihad la culture du testament a disparu», avance Mohamed Abdelouahab Rafiki, chercheur en études islamiques, membre de la ligue des Oulémas du Maghreb.

En effet, le verset 180 de la sourate al baqara dit: «Il vous est prescrit, quand la mort de l’un de vous est proche, et s’il laisse des biens, de faire un testament en règle en faveur des pères et mères et de ses plus proches. C’est un devoir pour les pieux». Les exégètes ont, cependant, prétendu l’abrogation des textes liés au testament.

«Pour sa part, le hadith disant qu’il n’y a pas de legs pour un héritier va clairement à l’encontre du Coran», note Rafiki. Selon Ahmed Khamlichi, directeur de Dar Al Hadith Al Hassania, ce hadith est discutable car son sanad (chaîne de transmission) est interrompu. Comment peut-on donc se fier à un hadith dont la qualité est discutable pour légiférer?

C’est aussi le cas de celui relatif au taâsib, cette règle permettant aux proches masculins du défunt n’ayant engendré que des filles de bénéficier d’une partie de son héritage. Il s’agit d’un hadith isolé (ahad) qui n’a pas été repris par toutes les écoles religieuses.

Une héritière unique, par exemple, ne peut avoir droit qu’à la moitié de l’héritage. Selon le taâsib, le parent masculin le plus proche peut empocher la deuxième moitié. «C’est aujourd’hui inconcevable de continuer à utiliser le taâsib», s’indigne Rafiki.
«Au Maroc, les personnes de sexe masculin sont des héritiers universels, ayant la capacité de recueillir la totalité de la succession. Par contre, les femmes ont des parts fixes et subsidiaires, et qui voient, si elles sont seules héritières, des parents mâles, même éloignés, venir recueillir le reste», précise Fatiha Daoudi, juriste, experte en genre et en droits humains.    

En 1439 ans, la société a bien changé. «Qui aurait la bêtise de nier cette réalité!» Esclavage, répartition des trésors de guerre, flagellation des adultères, amputation de la main du voleur… combien de règles, «écrites noir sur blanc», ont-elles été abandonnées, en raison justement, de l’évolution des codes sociaux. Ce qui était acceptable hier, ne l’est plus aujourd’hui.

«C’est au tribunal de décider de la répartition»

Ce sont pour l’heure les adouls qui se chargent de la répartition de l’héritage. Or, la succession n’est pas une mince affaire. Il existe peut-être autant de cas que de familles. Peut-on être juste en imposant le même traitement à tout le monde? Pour Youssef Kellam, docteur en religions comparées, la succession devrait être du ressort du tribunal. «Et pas seulement concernant l’héritage des femmes. Le juge pourrait ainsi rendre justice à ceux qui pourraient être lésés», précise-t-il. Cependant, s’ils y étaient autorisés, nos tribunaux, déjà surchargés, pourraient-ils endosser une telle responsabilité?

                                                              

La famille a bien changé

La famille actuelle, nucléaire, n’a plus grand-chose à voir avec la structure tribale, où les mâles, étaient tous solidaires, et où ils devaient prendre en charge et défendre les femmes de leur famille élargie. Jadis, il était plutôt logique qu’ils aient droit  à une part supérieure en héritage, une sorte de compensation, mais plus aujourd’hui.    

Le rôle de la femme dans la société et sa participation à la création du patrimoine et de la richesse de la famille ont également changé. Réviser sa part dans l’héritage ne serait pas dénué de sens. Mais encore faut-il que le débat soit officiellement ouvert et que les autorités religieuses prennent à bras le corps le sujet.

Seule la société civile, et quelques auteurs, s’y intéressent vraiment. A l’instar de ceux ayant rédigé «Les hommes défendent l’égalité en héritage», un livre collectif dirigé par la psychanalyste et galeriste, Hakima Lebbar. L’ouvrage a mis à contribution une centaine d’hommes experts dans divers domaines (théologiens, philosophes, juristes, sociologues, acteurs politiques, artistes…). 

 

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