Régions

Jerada: Le «Hirak» désamorcé?

Par Ali KHARROUBI | Edition N°:5176 Le 26/12/2017 | Partager
Le décès de 2 mineurs clandestins fait remonter les revendications sociales à la surface
Chômage, cherté des factures d’électricité, problèmes de titres de propriété… des causes
Les habitants réclament «un meilleur cadre de vie, et des perspectives...»
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La mort des deux mineurs à Jerada a déclenché des mouvements de protestations auprès d’une population épuisée par la précarité. Les appels aux marches et sit-in sont suivis massivement par une population solidaire (Ph. A.K.)

Un vent de colère souffle sur l’Oriental et le Rif. Après Al Hoceima, c’est la ville minière de Jerada qui est aujourd’hui sur le qui-vive. Depuis près d’une semaine, la ville est en ébullition, suite à un enchaînement de tensions, qui ont conduit à un véritable ras le bol des habitants.

Durant tout le week-end, Jerada a été le théâtre de vives protestations qui ont fini par aboutir hier lundi à une grève générale lancée par les acteurs associatifs. Ce mouvement, qui a été massivement suivi, n’est pas sans rappeler l’ampleur des dégâts de cet été dans le Nord et toutes les conséquences qui en ont découlé pour les autorités compétentes.

Tout a commencé lorsque des employés de l’ONEE ont procédé, le 20 décembre dernier, à une coupure de courant pour des familles du quartier Al Massira, un des plus pauvres de la ville. Des employés et les représentants des autorités locales sont entrés en altercation avec les habitants du quartier qui refusaient de payer leurs factures d’électricité, considérant les tarifs exorbitants et disproportionnés. Querelle qui a engendré la destruction d’une voiture de service de l’ONEE et conduit à l’arrestation de trois activistes. Ils ont été relâchés par la suite mais risquent d’être poursuivis pour les faits qui leur sont reprochés.

En fait, à l’instar d’autres villes, Jerada souffre de pauvreté, chômage, d’absence d’infrastructure de base et de cherté de la vie. Des détonateurs prêts à exploser au moindre évènement. Et c’est ce qui s’est produit deux jours plus tard: sur ce fonds de marasme social, le décès par noyade de deux ouvriers dans une descenderie clandestine d’extraction de charbon, a fait feu de tout bois.

La tension s’est aggravée au fur et à mesure des évènements: d’abord à cause du retard pris par les autorités dans l’extraction des corps du puits (une opération qui a duré plus de 34 heures). Et ensuite, à cause de l’absence de matériel adéquat chez les éléments de la protection civile, ravivant les tensions d’une population épuisée par la précarité et la dureté de la vie. Sur les trois hommes qui se trouvaient dans la galerie, seul un d’entre eux a pu être sauvé.

Le retard pris pour l’inhumation, plus de 48 heures après le décès des deux mineurs, a contribué à embraser les tensions. Entre enterrement et rumeurs d’enterrement sur fonds de réseaux sociaux, des manifestations de colère se sont déclenchées dans la rue: sit-in devant la municipalité, la province, la morgue du cimetière de la ville se sont succédés et les habitants réclament aujourd’hui l’ouverture d’une enquête sur le retard dans l’exécution des travaux programmés.

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Pour calmer les ardeurs, les sept personnes arrêtées alors qu’elles montaient, la veille, une tente de deuil à côté du cimetière de la ville, ont été relâchées. De son côté le président du Conseil régional de l’Oriental, Abdenbi Bioui, a offert deux logements sociaux aux familles des deux victimes et une aide pécuniaire de 10.000 DH. Comme il s’est chargé des frais de l’enterrement.

Quant aux autorités locales, elles ont octroyé deux cartes permanentes d’entraide nationale au profit des veuves des victimes. Des gestes qui ont eu pour conséquence immédiate le désamorçage de la crise. Cela a permis l’enterrement des deux victimes lundi après la prière du Dohr et l’ouverture des commerces qui ont baissé rideau le matin. Toutefois, plusieurs manifestants continuent d’exprimer leurs colères sur fond de revendications sociales.

«Les familles des victimes et des mineurs de Jerada se sentent abandonnés et attendent de réelles initiatives pour les arracher de la misère», ont confié à L’Economiste plusieurs participants à la grande marche de protestation organisée dimanche après midi. Pour Lahcen Ghali, acteur associatif et ancien parlementaire, la grogne sociale est le résultat de l’absence de perspectives pour la population et d’une approche globale de développement pour apaiser les tensions.

Les attentes sociales constituent la trame sur laquelle se greffent d’autres attentes en matière d’emploi, problèmes de propriété foncière, infrastructures de base, droit au logement décent, cherté de la vie... un grand classique, dont on connaît tous l’issue.

Dans les fourmilières des mineurs clandestins

LA vie des mineurs à l’intérieur des descenderies est très dure. Elle tient à des petits étais d’arbres qu’ils utilisent pour fixer les sols et sécuriser les passages.
Au total, ils avoisinent le millier de mineurs clandestins qui creusent des fourmilières en quête d’anthracite, tout en espérant trouver un travail qui leur fera éviter la descente aux enfers. Il leur arrive d’extraire le charbon à des profondeurs qui frôlent les 80 mètres et réussir de bonnes prises. Il arrive aussi qu’ils y laissent leur vie en cas d’éboulement du sol, fuite de gaz, manque d’oxygène ou jaillissement d’eau souterraine.
Le coup fatal peut également venir de l’écroulement d’une roche massive de charbon. C’est le cas pour plus d’une quarantaine de personnes qui ont péri dans les descenderies depuis la fermeture des charbonnages de Jerada en juillet 2000.
Plusieurs morts chaque année sont enregistrées dans ces mines clandestines (dans plusieurs cas, ce sont deux ou trois frères qui y restent et laissent derrière eux des familles sans tutelle). Ces hommes risquent leurs vies sous la terre depuis dix sept ans faute d’emplois sous le soleil, dans une région qui pulvérise tous les records en taux de chômage sur le plan national (30%), selon des syndicalistes locaux.

De notre correspondant, Ali KHARROUBI

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