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Tribune

Au-dessus des lois et des Etats

Par Mohammed GERMOUNI | Edition N°:5170 Le 18/12/2017 | Partager

Successivement directeur à la BNDE (Banque nationale pour le Développement économique, aujourd’hui disparue), haut fonctionnaire et professeur d’université, Mohammed Germouni (diplômé de Sciences Po et docteur ès-Sciences éco de Grenoble en France) a publié deux ouvrages de référence. Un sur l’ingénierie et l’investissement, le deuxième, qui gagnerait à être davantage connu, sur le bilan du Protectorat: «Le protectorat français au Maroc, un nouveau regard», Ed. L’Harmattan, Paris, 2015

L’apparition d’entreprises géantes, constituant parfois de véritables monopoles postindustriels, pose problème. Alphabet-Google, de Facebook et d’Amazon, représentant jusqu’ici la face avenante d’un progrès technologique.
  Sur la base d’un classement annuel des grandes capitalisations boursières  (Price Waterhouse Cooper), deux faits peuvent être relevés:
- Le numérique surclasse la finance et le pétrole;
- Ces principales entreprises sont américaines.
 Ils forment de nouveaux ensembles contrôlant un large pan d’une sphère numérique. Alphabet-Google percevrait près des quatre cinquièmes de la publicité en ligne du périmètre couvert par ses moteurs de recherche, alors que Facebook, avec ses filiales (WhatsApp, Instagram et Messenger), dominerait les trois quarts  du trafic des médias mobiles et des réseaux sociaux.  Amazon s’étend régulièrement  dans la distribution. Les positions dominantes rendent difficile toute concurrence, ces groupes procédant à l’acquisition  ou à l’absorption d’entreprise  pour renforcer leur domination (Ad Mob, Double clic, YouTube, Instagram ou WhatsApp, Audible, Twitch, Zappos, Alexa, Spotify ou Snapchat). Leurs trésoreries leur confèrent des statuts spéciaux dans leurs activités respectives.
 Grâce à la satisfaction d’une immense population d’utilisateurs (1/3 des terriens), les capacités de telles entreprises sont  devenues  démesurées et parfois  incontrôlables. Elles font peu de cas de de leurs valeurs fondatrices, jusqu’à brider le jeu démocratique de certaines nations.  
Aucune puissance dans le monde n’ose se les aliéner,  les responsables politiques les courtisent et font le voyage de la Californie  pour gagner leurs faveurs.
 L’évolution des techniques, la convergence numérique, les services  rendus  interviennent sans conteste dans la compétitivité générale des entreprises et améliorent l'efficacité des administrations et services publics. Autrement dit, des activités dynamiques qui, combinant information et communication,  contribuent déjà  pour près de 10% du Produit intérieur brut des principaux pays de l’OCDE. Selon des calculs techniques, de tels services multiformes auraient fourni la moitié de la croissance de la productivité européenne.
 Le concept de base consiste à connecter un maximum d’utilisateurs dont les données sont vendues aux annonceurs  sept jours sur sept, et ce en fermant l’entrée à tout concurrent. A travers des droits exclusifs et des algorithmes indéchiffrables, un emploi de talents et une constante créativité. Selon le mot de John Lanchester, ces géants sont une «grande agence de publicité» doublée d’une redoutable «entreprise de surveillance»  des utilisateurs.

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L’évasion fiscale des Google vers les paradis fiscaux Irlande et Hollande (non reconnus comme tels  par l’UE) et Bermudes. Les activités monopolistiques des GAFA leur permettent de choisir leur fiscalité (Création Znet)

Créativité écrasée

Or, l’intrusion d’une publicité  ciblée et surtout non désirée, l’occupation d’une place particulière dans la vie courante des individus et des ménages, comme dans le fonctionnement des sociétés avancées. Ces services, faussement gratuits, suscitent des craintes légitimes quant aux risques pesant sur les libertés individuelles.
En outre, captant la publicité en ligne, ces géants grandissent   régulièrement au détriment des créateurs de contenu. Enfin, ils ont le privilège de pouvoir choisir leurs impôts, se plaçant de fait au-dessus  de l’Etat-nation.
Mis à part la Chine ou le Vietnam, les deux plateformes sont devenues le point d’accès parfois unique sinon privilégié à tous les médias, pour la majorité d’utilisateurs notamment dans plusieurs pays en développement, renseignant sur le niveau  d’une «fracture numérique» qui s’élargit. Une mention particulière doit être faite des importantes entreprises chinoises du numérique certes sous la coupe de l’administration, Baidu, Tecent-Wechat ou Ali Baba, techniquement comparables à Google, Facebook ou Amazon et opérationnelles également depuis deux décennies.

L’exemple AT&T

En limitant la concurrence et refusant les nouveaux venus, l’hégémonie de ces nouvelles firmes rappelle les origines de la législation «anti-trust» de la fin du XIXe siècle. L’exemple américain s’était répandu dans le monde. D’aucuns  n’excluent pas une inscription des GAFA à l’ordre du jour de la commission spécialisée du Sénat américain. Mais c’est  compter sans le puissant lobbying de tels  ensembles, aux moyens financiers et  juridiques à même  de  décourager les tentatives de contrôles. Et ce n’est pas une amende prononcée ici ou là, qui aura un impact sur la position dominante d’entreprises installées au centre de  la vie sociale.
Démantelé en 1984, l’exemple de l’American Telephone&Telegraph (AT&T, créé en 1884), pourrait inspirer une réflexion  sur les géants  du numérique quand ils deviennent des freins à la libre compétition et à l’innovation.

Le contexte

Ces nouvelles  grandes firmes s’imposent non seulement par leurs poids dans l’économie et la finance mondiales, mais aussi et surtout par leurs services, devenus essentiels pour un nombre de plus en plus grand d’utilisateurs à travers la  planète.
Alphabet pèse  déjà six fois le Revenu national annuel marocain. Facebook  et Amazon sont  sur la même voie,  attestant simplement de la confiance des  grands et petits investisseurs  dans le  potentiel de ces firmes. Si Google  a été introduite en Bourse de New York il y a  treize ans, Facebook ne l’est que depuis cinq. Fondées sur des acquis empruntés à diverses disciplines scientifiques et de la technologie avancée, ces entreprises sont devenues grâce à l’ingéniosité et au talent  des firmes représentatives de l’économie nouvelle, déclassant  des poids lourds tells qu’Exxon Mobil, General Electric, City Group Bank, Shell ou Nestlé.

 

 

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