Société

Le Web, menace ou opportunité?

Par Meriem OUDGHIRI | Edition N°:5160 Le 04/12/2017 | Partager
Le problème n’est pas le data journalisme mais son utilisation
Les deux canaux se complètent
Le rempart aux dérives, l’éthique, ce fameux «gendarme intérieur de chaque journaliste»
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L’atelier a été animé par Patrice Zeihr (à l’extrême gauche), président de la section Monaco (Ph. Marco Cernogoraz)

«Internet n’a pas inventé le journalisme, il a inventé une autre manière de faire du journalisme». La réflexion de Tidiane Dioh, Responsable du programme médias à l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) résume bien l’esprit de l’atelier intitulé «Web: Quelle utilisation pour le journalisme d’investigation?»

Pour la journaliste tunisienne,  Hanane Zbiss, la révolution de 2011 a été le déclic et le démarrage de ce nouveau genre journalistique. Le data journalisme a permis en Tunisie de révéler des vérités qu’il n’était pas possible de faire auparavant, sans risques, explique-t-elle. Pour elle, le data journalisme permet de mettre à disposition une masse importante de données et d’informations.

Il est ainsi une forme de réappropriation de l’outil par le journaliste avec pour objectif que la donnée soit le fondement de l’enquête pour aller plus loin. Reste que si le Web permet de démarrer une enquête, estime-t-elle, il ne doit en aucun cas occulter l’importance du terrain pour vérifier l’existence et la véracité des faits, des protagonnistes... Pour elle, le Web et le terrain se complètent.

Avis partagé par Mamadou Ibra Kane, Directeur général du Goupe Futur Médias au Sénégal pour qui le web n’est pas une menace mais au contraire une opportunité.  Le monde change, bouge et, estime l’intervenant, «il faut saisir le Web avant qu’il ne nous saisisse, avant qu’il ne nous manipule, avant qu’il ne nous cannibalise, avant qu’il ne nous tue finalement professionnellement».

Sur le Web, «on parle beaucoup de manipulations, de fausses informations, mais je fais confiance au public qui n’est pas dupe», avance Mamadou Ibra Kane.

Alors, et si l’avenir du journalisme d’investigation passait par le Web?
C’est ce que pense Michel Joseph, journaliste-reporter, Radio Caraïbes (Haïti), qui a fait le choix, lorsqu’il a opté pour ce métier, d’aller vers le Web ou social média car, pour lui, c’est un champ utile et capital pour le journalisme d’investigation dans un monde de plus en plus connecté. Plus qu’un moyen de trouver l’information, le Web permet ainsi de dégager des sujets et des angles de traitement originaux à travers un travail de confrontation et de vérification des sources.

Lancer des alertes sur les réseaux, c’est utile et même nécessaire. Cela permet de croiser les sources, de disposer de différents points de vue... avant de démarrer une enquête. Le problème n’est en fait pas le Web, mais son utilisation. Ce qui a soulevé un aspect important du débat, à savoir la déontologie et l’éthique, ce fameux «gendarme intérieur de chaque journaliste».

Puissant vecteur de diffusion, le Web n’est cependant pas à l’abri des manipulation, des informations frelatées, des «fake news»... Aujourd’hui, il ne suffit pas de rédiger correctement son enquête, le journaliste doit se donner les moyens de réussir  en respectant les fondamentaux du métier, à savoir l’indépendance, la rigueur, l’éthique, la déontologie, tout ce qui compose la force de la profession. D’autres points ont été soulevés lors de l’atelier, tels que le besoin urgent d’éduquer les citoyens à l’utilisation du Web ou encore l’adaptation du droit aux mutations technologiques.

A la fin des débats, une proposition a été formulée, celle de réfléchir à la création au sein de l’UPF d’un consortium de journalistes d’investigation, appuyé par l’Organisation internationale de la francophonie.

                                                                         

«Factchecking» vs «Fake news»

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Elles sont devenues l’ennemi juré du journalisme: les «fake news». Mais en fait, qu’est-ce que l’on entend par cet anglicisme. C’est un peu un concept fourre-tout, analyse la journaliste malienne Coumba Sylla, ayant travaillé au bureau de l’AFP à Dakar avant de devenir formatrice à l’E-JICOM de Dakar. Pour certains, il  ne s’agit pas de fausses informations mais de faux tout simplement.

Aujourd’hui, les journalistes n’ont plus le monopole et l’exclusivité de leur métier. «D’où la nécessité d’extirper le faux, de vérifier les faits. Ne pas faire de la vérification a posteriori c’est se transformer en récepteurs passifs, c’est passer d’acteur à figurant».

Le «factchecking» est de plus en plus une riposte aux «fake news». Ce concept est né aux Etats-Unis en 1923. A cette date, le magazine Time constitue une équipe de «fact-chekers» qui a pour principale mission de vérifier scrupuleusement, avant publication, toutes les informations. Puis au cours des années 2000 s’est développé un «factchecking de nouvelle génération», pour reprendre les propos de Manféi Anderson Diédri, journaliste d’investigation en Côte d’Ivoire. 

Des sites «pure player» (sites indépendants non adossés à une entreprise de presse) s’adonnent à un nouvel exercice journalistique: vérifier des phrases prononcées dans l’espace public, en particulier par les hommes politiques. Et depuis, le «factchecking» s’est popularisé, voire même institutionnalisé en dehors des frontières des Etats-Unis.

                                                                         

Recopier, suivre, «par peur de ne pas être dans le coup»

De déontologie, il en a été beaucoup question aux cours des différentes tables rondes et ateliers des Assises. «La mission du journaliste est de recueillir et diffuser auprès du public et dans le seul intérêt du public des éléments de perception et de compréhension du monde dans lequel il vit, qu’il soit le plus rigoureux et le plus objectif possible», rappelle Pierre Ganz, journaliste et vice-président de l’Observatoire de la Déontologie de l’Information en France, lors de la table ronde sur «la déontologie journalistique à l’épreuve du Web».

Sur les médias numériques, poursuit-il, il existe des entorses à la déontologie qui se posent avec plus de virulence. Ce mode de communication a ainsi apporté une pression accrue sur les journalistes qui se heurtent à la concurrence tous azimuts entre les journaux, à de nouveaux intervenants qui ne sont pas des professionnels de l’information. «Un post sur un réseau social ne devient une information que s’il est passé à la moulinette professionnelle et éthique du travail du journaliste», indique Pierre Ganz.

Pour lui, le Web a apporté dans son sillage le plagiat, «le fameux copier-coller, considéré comme une faute professionnelle sur le plan éthique». Le Web a également exacerbé ce qu’il appelle le panurgisme. «On va de plus en plus recopier, suivre, par peur de ne pas être dans le coup».

 

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