Economie

Alain Bentolila : «Être programmé pour l’échec, un sentiment épouvantable!»

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:5144 Le 09/11/2017 | Partager
Pensant que l’école ne lui sert à rien, une grande partie des élèves est frustrée
La passivité intellectuelle est également vécue comme une humiliation
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Pour beaucoup d’élèves, se lever chaque matin pour aller à l’école ressemble à une «comédie absolue», car cela ne leur sert à rien d’y aller. Cette situation finit par se transformer en exaspération puis en violence, selon Alain Bentolila (Ph. A.B.)

-L’Economiste: Quelle lecture faites-vous de la violence d’élèves contre leurs enseignants, sont-ils les seuls à blâmer?
- Alain Bentolila:
En fait, le système tel qu’il est conçu engendre la violence. Loin de moi l’idée d’exonérer les élèves de leur responsabilité. Il faut opposer un refus total et sanctionner tout acte de violence au sein de l’école. La classe n’est pas un ring de boxe. C’est un endroit qui nécessite de la paix, de la tranquillité, de l’ouverture d’esprit et de l’attention, loin de toute pulsion violente ou acte d’agression. Ceci étant, l’on se rend bien compte que lorsqu’un système fonctionne mal, son dysfonctionnement entraîne presque naturellement le passage à l’acte violent. Vous pouvez regarder ce phénomène de différentes façons.
La première cause a trait au langage. La relation linguistique, où chacun essaie de faire passer dans l’intelligence de l’autre une pensée, suppose que tous les acteurs disposent de suffisamment de mots pour s’exprimer, et qu’ils partagent une langue commune. Malheureusement, dans la classe marocaine, la langue utilisée n’est pas une langue commune. Certains s’expriment en français, d’autres en arabe classique, alors que tout le monde ne les comprend pas. Cela signifie que lorsque vous êtes dans une situation d’incapacité à utiliser les mots, ce sont les coups qui partent.
- C’est ce que vous appelez l’impuissance linguistique?
- Absolument. Et c’est une règle claire, ou les mots, ou les coups.
Par ailleurs, dans une classe, vous avez un adulte qui a plus d’expérience et de savoir, et qui exerce une autorité, c’est le maître. Toutefois, généralement cette hiérarchie se traduit uniquement en termes de verticalité. C’est-à-dire que vous êtes dans le schéma d’un entonnoir mis dans le cerveau de l’élève, dans lequel des informations sont déversées. Dans cette configuration, l’élève n’a pas son mot à dire. A un moment donné, cette attitude engendre obligatoirement de la saturation. L’enfant doit simplement mettre en mémoire ce qu’il ne comprend pas. Il ne sait pas en quoi cela est utile. Il finit par être exaspéré. Cette passivité l’humilie, car il n’est jamais invité à s’exprimer ou à interroger. Ceci est en relation avec la formation des enseignants qui est épouvantable, y compris en France.
Il est important d’inciter les élèves à poser des questions, à donner un avis. De leur dire qu’ils ont le droit d’interpréter les textes. C’est ainsi que vous pouvez obtenir leur l’adhésion. Faire en sorte qu’ils soient actifs intellectuellement en classe permet de désamorcer leur violence.
- Les enseignants ont, en fait, une large part de responsabilité…
- Leur statut social et intellectuel, et la façon dont ils sont perçus dans la société, se sont, en outre, considérablement dégradés. Mal formés, mal payés, n’intervenant plus en dehors de la classe, méprisés par les parents, et donc par les élèves… Face à cette dégradation, il n’y a plus de tabou, plus d’obstacle pour passer à l’acte de violence.
Les familles, pour leur part, n’apprennent plus à leurs enfants à garder leur place. L’on ne leur dit pas que le respect qu’ils revendiquent tant doit être mérité. Les nouveaux gourous de la pédagogie estiment, par exemple, qu’il ne faut pas dire à un élève qu’il a fait une erreur, parce que cela est, soi-disant, vécu comme une humiliation. Or, le constat d’erreur n’est pas une insulte.
- C’est finalement la dégradation du système dans sa totalité qui engendre de la violence?
- Tous les dysfonctionnements du système font que les enfants ont très tôt conscience qu’ils se dirigent vers un échec inéluctable. Un certain nombre d’entre eux sont programmés pour l’échec. L’on ne se rend pas compte que cela engendre une exaspération épouvantable. Vous avez des enfants qui savent très bien que le fait de se lever chaque matin pour aller à l’école est en gros une comédie absolue. Cette exaspération se transforme en conscience de l’inutilité.
- C’est en fait la pire des violences!
- En effet, la pire des violences c’est cette programmation à l’échec. La moitié des élèves marocains, si ce n’est plus, est condamnée à l’échec à l’instant même où elle rentre à l’école. Si l’on vous promet l’échec peu importe ce que vous faites, vous finirez par vous retourner contre celui qui vous fait venir tous les matins alors que cela ne sert à rien.

L’exclusion, une solution?

Exclure, c’est renvoyer à la rue. Ce n’est pas une punition, puisque l’élève lui-même ne veut plus revenir à l’école. D’autres solutions doivent être trouvées, comme les internats d’excellence pour les enfants en difficulté. Dans ces internats, les élèves réapprennent les gestes sociaux et intellectuels nécessaires, le respect des autres… Si les dirigeants du pays sont conscients de l’extrême gravité de la situation, ils devront engager des moyens. L’expérience des internats d’excellence a produit de très bons résultats en France. Les élèves en rupture sortent de leur milieu, de leurs habitudes, et sont mis face à des gens spécialisés. Ils s’adonnent aussi à des activités physiques leur permettant de s’apaiser. C’est une autre forme de pédagogie, où l’on cultive la tête et la terre...

Propos recueillis par Ahlam NAZIH

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