Competences & rh

Femmes cadres au Maroc: Elles ne sont pas carriéristes!

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:5142 Le 07/11/2017 | Partager
Leur priorité est de «maintenir leur situation actuelle»
Contraintes familiales, manque de modèles de réussite, environnement peu égalitaire…
Les premiers résultats du baromètre du cabinet Decryptis auprès de 510 sondées
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Leur envie de liberté et d’indépendance pousse de plus en plus d’entre elles à envisager l’entrepreneuriat

Les femmes n’aspirent pas aux postes de responsabilité. Les premiers résultats de l’enquête du cabinet Decryptis le démontrent clairement. La priorité des 510 femmes cadres sondées (public et privé) n’est autre que de maintenir leur situation actuelle (voir illustration). Les femmes n’ont-elles donc pas d’ambition? serait-on tenté de dire... La réalité est, en fait, beaucoup plus complexe que cela.

Elles sont déjà presque évincées du marché du travail. 76,6% de celles en âge de travailler sont totalement inactives, selon les derniers chiffres du HCP (2e semestre 2017). Parmi les 23,4% d’actives que nous comptons, moins du quart occupe un emploi. Pire encore, près de 78% des jeunes de 15 à 24 ans (soit plus de 1,3 million de filles et de jeunes femmes) ne sont ni à l’école, ni en formation, ni en emploi. Elles sont écartées de tout.

Les rares rescapées, une fois arrivées à un poste de responsabilité, ne pensent pas vraiment à aller plus loin. Les plus de 35 ans sont les plus nombreuses à être dans cette situation. Confrontées au fameux plafond de verre, se disent-elles que finalement cela ne sert à rien de se battre pour une position meilleure? Les 31-35 ans semblent être les plus ambitieuses, près de la moitié (48%) souhaite grimper dans la hiérarchie.

Tandis que les moins de 30 ans sont celles qui pensent le plus à augmenter leur expertise professionnelle. «C’est dans la nature des femmes de consolider leurs acquis et d’essayer de les optimiser pour en tirer le meilleur. Elles sont plus frileuses à accepter des postes de responsabilité», estime Nouzha Bouamoud, vice-présidente de l’Université Mohammed V de Rabat (l’une des rares à occuper cette fonction au Maroc).

«Avant de candidater à un poste, une femme tient à correspondre parfaitement à tous les critères requis. Elle est perfectionniste et n’aime pas décevoir. Son correspondant homme, lui, même s’il n’a que les deux tiers des compétences demandées, n’hésitera pas à se porter candidat», relève, quant à elle, Zakia Hajjaji, DRH de Orange, membre de l’Association nationale des gestionnaires et formateurs des ressources humaines (Agef).

Cela explique cette deuxième préoccupation relevée par l’enquête, celle de vouloir approfondir leur savoir-faire. «Les femmes ont tendance à se brider elles-mêmes, il faut qu’elles osent un peu plus et qu’elles croient en leur potentiel. Elles ont du talent, mais ne s’auto-évaluent pas correctement. Par ailleurs, souvent les entreprises ne créent pas de cadre favorable leur permettant de développer leur envie d’évoluer», pense Zakia Hajjaji.

Il s’agit aussi de questions liées au conditionnement culturel des femmes, dont les lourdes responsabilités familiales passent toujours en premier, au détriment de leur carrière et de leurs passions. «A un moment donné de leur carrière, elles sont obligées de faire un choix», regrette Nadia Benbahtane, directrice marketing et communication du groupe Intelcia.

Leur frilosité est également liée au manque de modèles féminins de réussite. «Elles ont perdu confiance en elles-mêmes, car autour d’elles, il n’y a pas suffisamment de modèles. Plus nous verrons des exemples de femmes leaders ayant gagné cette bataille d’équilibre entre la vie de famille et la vie professionnelle, plus les jeunes filles seront ambitieuses», souligne la présidente de l’Association des femmes chefs d’entreprise du Maroc (Afem), Asmaa Morine Azzouzi.

Que ce soit dans le public ou le privé, la gent féminine a du mal à s’imposer et à progresser. Malheureusement, cette question n’est pas suffisamment prise en compte. Or, cela coûte cher à notre économie. En raison des disparités économiques entre sexes, le Maroc essuie chaque année un manque à gagner de 25% du PIB, selon le FMI.

Préjugés, domination masculine… que de freins!

Dans leur lieu de travail, les femmes cadres font face à de nombreux freins, à leur tête, les préjugés des hommes (46% l’ont relevé). «Dans l’éducation par exemple, dans l’esprit des gens, les femmes sont prédestinées au poste d’enseignante, et non à celui de responsable», témoigne Fatima Ouahmi, directrice de communication de l’Education nationale. Le département ne compte d’ailleurs que 3 directrices centrales, sur un total de 14. En outre, sur 12 Académies régionales, une seule est dirigée par une femme (Dakhla-Oued Ed-Dahab). «Pourtant, selon nos évaluations internes, les établissements gérés par des directrices présentent souvent moins de problèmes», fait remarquer Fatima Ouahmi. Le deuxième frein, c’est la domination masculine (42%), suivi par le manque d’ambition des femmes elles-mêmes (39%), de leurs propres préjugés (30%) et du peu d’intérêt des entreprises (18%).

                                                                            

Les deux tiers ont déjà été harcelées ou discriminées!

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Qu’il s’agisse de simples ouvrières ou de cadres, les femmes ne sont pas épargnées par le harcèlement et les discriminations. Selon l’enquête de Decryptis, les deux tiers en ont déjà fait l’objet. Le harcèlement moral est la forme d’agression la plus citée. 44% avancent en avoir été victime, contre 6% qui confient avoir subi un harcèlement physique. Les cadres étant plus «intimidantes», les hommes osent moins les molester.

«Le harcèlement moral est peut-être plus destructeur», pense Nadia Benbahtane. Les employeurs mesurent-ils l’ampleur et la gravité du phénomène? «Les entreprises n’ont pas conscience de ce que le harcèlement peut engendrer comme conséquences. C’est un sujet à prendre très au sérieux, car il peut entraver la bonne marche du travail et impacter, in fine, la productivité», souligne Zakia Hajjaji.

Plus du quart des femmes sondées disent avoir subi une discrimination en matière d’avantages offerts. La tendance est probablement moins prononcée dans le public, puisque les promotions et avancements sont gérés par la loi. Néanmoins, un directeur homme pourrait bien accorder des notes plus avantageuses à ses collaborateurs masculins. «La responsabilité des entreprises est fortement engagée sur ces aspects.

Un environnement de travail égalitaire doit être garanti pour tous. Les remarques déplacées doivent être sanctionnées. C’est tout une culture à instaurer», insiste Zakia Hajjaji. «Les dames ont plus d’engagements familiaux, et l’entreprise doit prendre cette réalité en compte.

Elles ne doivent, par exemple, pas être sanctionnées en matière d’augmentation salariale ou de bonus en raison de leur absence pour un congé maternité», insiste-t-elle. Les résultats de cette enquête nous rappellent l’urgence de l’adoption de la loi contre le harcèlement et la violence faits aux femmes.

 

 

 

 

 

 

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