Competences & rh

Parole de femmes cadres

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:5142 Le 07/11/2017 | Partager

Ambitions professionnelles, freins, harcèlement, préjugés… Nous avons fait réagir des profils de femmes cadres sur certaines des conclusions de l’enquête du cabinet Decryptis (voir pages IV et V). Elles ont livré, sans concession aucune, leur avis sur ces questions.

■ Il faut décider quel modèle de société nous souhaitons!

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Asmaa Morine Azzouzi, présidente
de l’Afem, chef d’entreprise

«Nous n’encourageons tout simplement pas la femme à être active. Que ce soit à travers des crèches communales où elle peut déposer ses enfants, ou par des aides financières.
Quand elle tombe enceinte et qu’elle a des enfants en bas âge, sa carrière est en berne. Elle est en situation d’indisposition physique et son moral est perturbé, car toute la responsabilité de la famille repose sur ses épaules. Le jour où elle décide d’aller travailler, son collègue homme est déjà avancé dans la hiérarchie. Il est sûr de lui, il a appris des compétences, alors qu’elle, sa carrière redémarre à zéro. Certaines ont fait de belles études, mais ressentent qu’au final cela ne leur a servi à rien. Elles se dévalorisent, acceptent de petits boulots ou se mettent en marge de la vie active.
Il faut se poser la question: souhaitons-nous un modèle de société qui marche sur ses deux pieds? C’est le travail des partis politiques et des pouvoirs publics de trouver des solutions et de légiférer.  
Si les femmes cadres souhaitent simplement maintenir leur situation actuelle, ce n’est pas par manque d’ambition, mais d’accompagnement. Le statut d’auto-entrepreneur cartonne auprès de la gent féminine parce que, justement, ce n’est pas compliqué, elles peuvent se lancer de chez elles.  
Nous avons besoin d’une masse critique de modèles féminins de leadership pour les inspirer. Surtout de celles issues de milieux difficiles, et qui ont malgré tout réussi à s’en sortir. Plus de profils féminins doivent, par ailleurs, s’engager en politique, parce qu’elles seules peuvent défendre correctement ce dossier.
Le degré de harcèlement moral à l’égard des femmes cadres ne me surprend pas. Quand elles prennent du pouvoir, la réaction de certains mâles n’est autre que de rabaisser ces cadres à leur condition de corps ou d’être inférieur, ne serait-ce que pas un regard inapproprié».

                                                            

■ Les entreprises ne créent pas de cadre favorable

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Zakia Hajjaji, DRH de Orange, membre de l’Agef

«Face à un environnement qui ne l’encourage pas, la femme se bride elle-même. En entreprise, les conditions ne sont pas réunies pour qu’elle puisse croire en son potentiel et développer son ambition. Il faudrait promouvoir plus l’égalité professionnelle. Des études internationales ont montré qu’à compétences égales, la carrière des hommes évolue plus rapidement.
Par ailleurs, la femme attend toujours de correspondre à toutes les exigences requises avant de postuler pour un poste. Un homme, lui, le fera même s’il n’a que les deux tiers des compétences requises.
La femme n’a, en outre, que très peu de modèles de réussite féminins, ce qui joue sur sa motivation. Les entreprises, elles, ne contribuent malheureusement pas à faire émerger des talents féminins. Et plus l’environnement managérial est masculin, plus l’on insistera sur le fait que la femme est désavantagée par ses contraintes familiales. Or, cela ne l’empêche pas d’avoir une carrière. Elle ne doit pas être sanctionnée en matière d’augmentation salariale ou de bonus en raison de son absence pour un congé de maternité. Malheureusement, c’est aujourd’hui la règle».

                                                            

■ Elles ont de l’ambition, mais…

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Zakia Hajjaji, DRH de Orange, membre de l’Agef

«Les femmes ont bien des rêves et des ambitions, mais il leur est très difficile d’accéder à des postes de responsabilité. En raison de contraintes familiales, ou parce que les opportunités ne sont pas nombreuses, notamment dans le secteur public. Et quand il y en a, ce sont d’abord les cadres hommes qui en profitent. Il n’y a qu’à regarder les nominations à de hautes fonctions en Conseil de gouvernement, ce sont en majorité des hommes qui en bénéficient. Deux raisons peuvent être évoquées: l’on ne fait pas suffisamment confiance aux compétences féminines, et peu de femmes se portent candidates. Les préjugés et la domination masculine sont réels, nul ne peut les nier. Toutefois, de leur côté, les femmes ne sont pas nombreuses à briguer des postes de management. Dans l’administration, par exemple, pour les fonctions de chef de service ou de division, très peu se présentent. Soit parce qu’elles pensent qu’elles n’ont que peu de chances de décrocher une place. Soit parce que les exigences du poste sont trop fortes, et ne leur permettent pas de concilier vie professionnelle et responsabilités familiales. Beaucoup finissent par laisser tomber leurs ambitions pour leur famille».

                                                            

■ Partagées entre besoin d’émancipation et harmonie

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Nadia Benbahtane, première femme marocaine à traverser le détroit de Gibraltar à la nage, directrice com et marketing du groupe Intelcia

«Il existe à mon avis deux types de femmes. Celles qui cherchent l’émancipation à travers leur carrière, et celles qui ne ressentent pas l’envie de mener ce combat. Elles souhaitent simplement bien vivre et s’adonner à leurs passions. D’ailleurs, le fait que le quart des femmes cadres déclare vouloir entreprendre témoigne de cette envie d’harmonie et de liberté. Si elles ne souhaitent pas grimper dans la hiérarchie, ce n’est pas forcément du défaitisme.
Les remarques déplacées et les préjugés, elles en sont toutes victimes. Néanmoins, nous ne pouvons pas dire qu’elles soient défavorisées partout. Certains milieux sont plus difficiles que d’autres. Dans l’industrie, par exemple, peu penseraient à confier la gestion d’une usine à une femme. 44% de celles ayant le statut de cadre ont déjà subi du harcèlement moral, cela est grave. Il est important d’accélérer l’adoption du projet de loi sur le harcèlement, mais tout en mettant en place des mécanismes d’accompagnement, afin que toutes les femmes soient protégées, même celles dans les régions enclavées. Les chefs d’entreprise, aussi, doivent être sensibilisés à la question».

                                                            

■ Engager une femme est plus rentable

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Nouzha Bouamoud, vice-présidente de l’Université de Rabat

«Si j’étais chef d’entreprise et que j’avais à choisir entre une femme et un homme, je prendrai une femme. Malgré ses congés de maternité et ses engagements familiaux, elle trouvera le moyen de donner toujours plus. Elle s’acquitte de son travail consciencieusement, et n’a pas de temps à perdre à chercher un travail ailleurs. Elle se concentre sur sa fonction et tient à l’exercer au mieux. Alors que son homologue homme privilégie le changement en vue d’améliorer sa situation, au détriment de son poste actuel. Il est plus tourné vers l’extérieur, et cela lui permet d’accéder plus rapidement à des postes clés. Tant que les hommes sont aux commandes, ces nuances passeront inaperçues.  Des préjugés, il y en a partout, au travail, dans la rue… notamment celui qui veut que la femme ne sera jamais entièrement disponible pour son travail, en raison de ses responsabilités familiales. Dans le public, en 25 ans de carrière, je n’ai jamais été confrontée à ce fameux plafond de verre. Peut-être n’est-il pas très répandu dans l’administration».

 

 

 

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