Analyse

Cigarette: Les nouvelles routes de la contrebande

Par Amin RBOUB | Edition N°:5128 Le 17/10/2017 | Partager
1 cigarette sur 8 consommée au Maroc est issue des marchés informels
Les conclusions d’une étude du cabinet KPMG
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25% du marché maghrébin du tabac manufacturé provient des circuits parallèles. Ce qui représente un manque à gagner fiscal de l’ordre de 565 millions de dollars. A lui seul, le Maroc accuse une perte fiscale de 143 millions de dollars par an

Le commerce illicite de cigarettes emprunte de nouvelles voies. Après l’Algérie, qui était le principal fournisseur de la contrebande des Marlboro au Maroc, ce sont la Mauritanie, la Libye, le Niger ou encore les duty free... qui prennent le relais. Ce sont là les conclusions d’une récente étude du cabinet britannique KPMG. En effet, en 2016, 1 cigarette sur 8 consommée au Maroc provient du marché illégal contre une moyenne de 1 cigarette sur 5 au Maghreb.

Au total, 25% du marché maghrébin est alimenté par le marché parallèle. Ce qui représente 565 millions de dollars de pertes fiscales pour l’ensemble de la région Maghreb.  Sur le plan fiscal au Maroc, le manque à gagner induit par les flux de contrebande est de l’ordre de 143 millions de dollars (environ 1,5 milliard de DH, soit 25% du tabac illicite de l’ensemble du Maghreb). Autrement dit, si les volumes de la contrebande étaient consommés via les circuits légaux des buralistes, cela rapporterait 1,5 milliard de DH supplémentaire par an à la trésorerie de l’Etat.

Dans un contexte mondial, le cabinet KPMG relève que le flux de cigarettes illicites le plus important provient de l’Algérie! Les volumes en provenance du voisin de l’Est représentent 65% de l’ensemble des flux illicites entrant au Maroc. Ce qui passe essentiellement par le circuit du marché parallèle de la vente au détail. D’ailleurs, 38% de la consommation de cigarettes au Maroc passent par des achats à l’unité (détail).  Mais curieusement,  les flux de contrebande en provenance de l’Algérie ont chuté de 49% en 2016.

La Libye, le Niger... devancent l’Algérie

A l’origine de ce recul, la conjugaison de plusieurs facteurs: d’abord, le renforcement du contrôle des deux côtés des frontières (Oujda, Béni Drar, Ahfir, Zouj Bghal, Maghnia…). Ensuite, il y a eu l’augmentation des prix des cigarettes en Algérie et la baisse des subventions, suite à l’effondrement des cours du baril à l’international. Du coup, le différentiel des prix entre les Marlboro vendues au Maroc et celles en provenance de la contrebande algérienne a considérablement baissé.

Toutefois, bien que les prix de la cigarette aient augmenté de 38% en Algérie entre 2014 et 2016, le tabac manufacturé algérien reste 43,5% moins cher que celui commercialisé au Maroc. Le prix des cigarettes étant en moyenne de 1,47 dollar (un peu plus de 15-16 DH) chez le voisin de l’Est. Aujourd’hui, le paquet des Marlboro venant d’Algérie se vend sous le manteau à 23 DH auprès de détaillants ayant pignon sur rue.

Pour rappel, les frontières maroco-algériennes sont fermées depuis 1994. Mais cette fermeture des frontières a entraîné une demande substantielle pour des produits de contrebande au Maroc, surtout la cigarette et le carburant ainsi que des denrées alimentaires. Les flux algériens vers le Maroc s’expliquent aussi par une politique de rationnement et de subvention généreusement entretenue par les pouvoirs publics.

Ce qui a favorisé la recrudescence des flux illicites vers le Maroc: produits pharmaceutiques, alcool, denrées alimentaires, pièces de rechange automobile, pneumatique... Ces flux empruntent les mêmes itinéraires et points de passage que la cigarette. Mais depuis plusieurs mois, la frontière a été renforcée. Le Maroc a érigé une muraille en fil barbelé et l’Algérie a creusé des tranchées juste en face.

Dans ce même contexte, et pour contrer l’accessibilité des prix du marché illicite, les producteurs ont introduit des marques à bas prix, dans des fourchettes similaires à celles du marché parallèle. Ce qui a contribué considérablement à la réduction des ventes et des flux des produits illicites. Cette mesure aura permis de mieux coller au pouvoir d’achat des consommateurs à revenus limités. Par conséquent, elle a induit une augmentation de 8% des ventes domestiques légales.

Dans le même sillage, Philip Morris International a opéré des changements sur le filtre de la cigarette. La multinationale a ajouté un petit symbole (M) en rouge sur les tiges des Marlboro commercialisées au Maroc pour les différencier de celles provenant du circuit informel. L’objectif est que le consommateur puisse distinguer le produit légal de celui illicite.

Selon les consultants de KPMG, la baisse des volumes illicites en provenance de l’Algérie a vite été compensée par des flux venant d’ailleurs, notamment la Libye, ou encore le Niger... via la Mauritanie. La montée de la contrebande en provenance de la Libye s’est intensifiée depuis le printemps arabe. Même si elle a été saluée par l’opinion internationale, la chute du régime Kadhafi a entraîné de fortes déperditions au niveau du contrôle des frontières. Depuis, la Libye est devenue une plaque tournante pour toutes formes d’activités de contrebande et de trafic d’armes.

D’ailleurs les flux du commerce illicite se sont considérablement développés (dans les deux sens avec le Niger). La prolifération de flux en provenance de la Libye s’explique, selon KPMG, par l’absence de contrôle de l’Etat. Ce qui permet aux réseaux criminels d’agir impunément. Ensuite, il y a un phénomène d’acceptation sociale, voire de banalisation, du caractère illicite de la marchandise auprès de la population libyenne. «La contrebande de nombreuses marchandises n’est pas perçue comme un délit par la majorité des citoyens».

S’y ajoutent la corruption aux principaux postes frontaliers, ou encore le taux élevé de chômage qui fait de la contrebande l’unique source de revenus. L’absence de poursuites judiciaires et les rares sanctions favorisent également la prolifération de tous types de réseaux de commerce illicite. Il va sans dire que le tabac n’est qu’une composante du portefeuille des contrebandiers, puisque le catalogue parallèle comprend d’autres produits subventionnés tels que le carburant, les médicaments et les denrées alimentaires.

Contexte géopolitique

Dans un contexte d’instabilité géopolitique intense, la contrebande est devenue une source de financement par des groupes criminels qui profitent des écarts de prix entre pays. De l’avis d’un ancien dirigeant de la Société marocaine des tabacs (SMT), il n’y a pas le moindre doute, «la contrebande est devenue un problème d’ordre public, voire une menace à la sécurité internationale. D’ailleurs, il a été prouvé que des mafias internationales font du commerce illégal du tabac un levier de fonds pour financer des opérations criminelles, voire terroristes».

Crime transfrontalier et mafias sournoises

Selon un préfet de police, qui était en service à Oujda, le plus inquiétant est que «l’on assiste à une évolution de la contrebande vers le crime transfrontalier via des réseaux très structurés et des interférences entre le commerce illicite et des mafias sournoises». De sources sécuritaires, chaque fois que l’on arrête un trafiquant, grand ou petit, l’on pousse le plus loin possible les investigations de manière à s’assurer qu’il n’y a pas de lien avec le crime organisé ou une atteinte à la sécurité. Ce sont les nouvelles instructions compte tenu du contexte géopolitique régional (Libye, Tunisie, Mali…).

 

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