International

De Montbrial: Le monde toujours plus illisible

Par Abashi SHAMAMBAFaiçal FAQUIHI | Edition N°:5125 Le 12/10/2017 | Partager
Le Ramses 2018 présenté à Rabat par le président de l’Ifri
En Asie, la construction européenne est prise en exemple
Des espoirs déçus de l’après-mur de Berlin
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«La paix par le droit international est une chimère, mais le droit est un cadre nécessaire». Invité par l’OCP Policy Center et le HCP, Thierry de Montbrial, fondateur et président de l’Institut français des relations internationales (IFRI), a présenté, lundi dernier à Rabat, l’édition 2018 de Ramses, la 35e depuis la première parution de ce rapport.

Dans l’assistance, quelques personnalités présentes: Amina Benkhadra, directrice générale de l’Onhym et ancienne ministre de l’Energie, Fathallah Oualalou, ancien ministre des Finances, Youssef Amrani, ancien ministre délégué aux Affaires étrangères, etc.

Très écouté dans les chancelleries, le fondateur de l’Ifri commence par énumérer quelques variantes du système international: la complexité, l’hétérogénéité et le caractère global. Le monde est fait de composants où la réalité nationale reste puissante; l’idéal post-soviétique de Fukuyama, la recette démocratie/économie libérale qui formerait l’ «équation chimique» qui répandrait la paix et la prospérité dans le monde, s’est avéré inopérant. L’économie de marché a plusieurs visages: elle n’a pas la même déclinaison en Chine, en Allemagne ou en France. Il serait prétentieux, voire dangereux de vouloir transposer partout les mêmes règles, constate Thierry de Montbrial.

Pareil pour la démocratie. La grande erreur commise (par les Occidentaux) après la chute de l’empire soviétique est d’avoir cru qu’avec la mondialisation, on installerait la démocratie partout dans le monde. La plus lourde est sans aucun doute la décision de l’administration George W. Bush d’envahir l’Irak en 2003. Presque 15 ans après, on n’a pas fini d’en payer le prix.
L’expédition en Libye en 2011, pour chasser Kadhafi et y installer la démocratie, est du même acabit. A la place, c’est le chaos qui a pris le dessus. L’Etat a été détruit et les milices jihadistes y font la loi.  Et les énormes arsenaux militaires du régime de Kadhafi sont tombés aux mains de groupes terroristes qui déstabilisent aujourd’hui tout le Sahel.

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Les essais nucléaires et la succession des tests des missiles par la Corée du Nord font peser une incertitude géopolitique dans la péninsule coréenne. Cette tension alimente un échange d’insultes et de menaces entre Donald Trump et Kim Jong-Un, le leader nord-coréen.
Les bombardiers stratégiques de l’armée de l’air des Etats-Unis multiplient les vols d’intimidation au large de la Corée du Nord. Ce que redoutent les analystes, c’est moins un conflit nucléaire entre les deux pays qu’une erreur ou un dérapage, qui viendrait plus de Trump. Les investisseurs tout comme les Sud-Coréens font la même analyse: personne ne croit à une guerre entre les Etats-Unis et la Corée du Nord, assure Thierry de Montbrial. La preuve, la crise de la Catalogne affole plus les investisseurs que le risque d’une confrontation dans la péninsule coréenne (Ph. AFP)

L’hétérogénéité signifie la cohabitation des systèmes politiques, non seulement différents, mais parfois opposés. «Jusqu’à quel point des démocraties libérales peuvent-elles s’entendre avec des régimes autoritaires, voire dictatoriaux? La mondialisation, entendue comme la viabilité d’un système international raisonnablement ouvert, est-elle possible si ce système est hétérogène du point de vue politique? Tant que les principaux chefs d’État ou de gouvernement n’auront pas répondu clairement à ces questions, la gouvernance mondiale restera hasardeuse», soulignent les auteurs du Ramses.

Le monde est global du fait de l’interdépendance entre les nations dont la technologie est le pilier. Aucun Etat, même ceux où règnent les régimes les plus autoritaires  (malgré les restrictions sur Internet), ne peut prétendre stopper cette mondialisation.
Complexe, le système international l’est encore plus que par le passé. Cette complexité est renforcée par l’effet papillon (entre la crise des subprimes en 2008, celle de l’euro, le Printemps arabe, il y a probablement un lien, même si, a priori, rien ne rattache ces événements).  Internet renforce les incertitudes du monde contemporain.

La surveillance défensive et offensive des communications privées, les attaques contre des entreprises et infrastructures, l’intoxication des fake news, et les soupçons de manipulation électorale, contribuent à défaire le vieux consensus sur le réel et la vérité... La multiplication de ces incertitudes remonte l’attractivité de l’Europe, perçue comme un laboratoire de construction de l’unité des peuples et du développement économique.

«Si les médias de toute la planète se sont intéressés aux élections présidentielles françaises, c’est qu’ils ont vu dans leur issue un réveil de la France et de l’Europe, au moment précis où l’incertitude autour des États-Unis s’épaississait. Quoi de plus frappant que de constater en Asie, par exemple au Japon ou en Corée du Sud, l’existence d’une véritable demande d’Europe, face aux bouleversements qui s’annoncent et s’étendront tout au long du XXIe siècle et au-delà?».

Par ailleurs, une grande partie de ceux qui ont voté pour le Brexit le regrettent aujourd’hui amèrement. Ce n’est pas non plus un hasard si ceux qui prônaient le même vote aux Pays-Bas (un des Etats fondateurs de la Communauté économique européenne) se sont calmés. C’est pour cette même raison que les indépendantistes catalans ont peu de chance de faire aboutir leur projet de sécession.

Nouvelles technologies: Le match Chine-Etats-Unis

Dans la compétition en matière de nouvelles technologies, la Chine est aujourd’hui le seul pays à contester la suprématie américaine, relève Thierry de Montbrial. Face aux «GAFA, -Google, Amazon, Facebook et Apple-», l’Empire du Milieu aligne ses champions sur les mêmes créneaux avec beaucoup de succès. Avec un million (oui, vous avez lu) d’ingénieurs de très bon niveau formés par an, Pékin possède de formidables capacités dans la course technologique qui l’oppose aux  Etats-Unis. A très long terme, la Chine a les moyens de remporter cette compétition, estime le fondateur de l’Ifri.
La Chine entend s’affirmer comme puissance tutélaire grâce à ses vastes moyens financiers, en particulier à travers le projet des Nouvelles routes de la soie. Parallèlement, l’incertitude du positionnement américain incite les acteurs de la région à redéfinir postures et relations...

A.S

                                                                        

La stratégie de Moscou

LA critique d’un ordre unipolaire s’est transformée à Moscou en contestation d’un ordre post-bipolaire. Mais la vision russe reste peu structurée, et organisée surtout autour de l’instrument militaire. L’appui sur les BRICS et le «pivot» asiatique sont des éléments essentiels pour la reconfiguration d’un ordre mondial, mais ils restent très ambivalents... Les tensions s’accumulent entre Moscou et les anciens membres de l’Union soviétique, en dépit de la multiplication des structures censées faciliter l’intégration économique et la coopération militaire. La Russie doit gérer la fin d’un monopole d’influence à laquelle elle se résigne difficilement...
Crimée, Donbass, Syrie: trois divergences qui expliquent un relâchement des liens politiques entre l’UE et la Russie. Cet éloignement se marque aussi par une décroissance des liens économiques. Le sommet de l’Alliance à Varsovie a clairement exprimé que, pour l’Occident, Moscou n’était plus un partenaire stratégique...
La Russie occupe une place centrale sur l’échiquier moyen-oriental. Sa présence militaire en Syrie, l’axe qu’elle a créé avec l’Iran et la Turquie, en font pour tous un interlocuteur inévitable. Mais elle est aussi prise dans les contradictions qui divisent ses alliés et attend que Donald Trump décide de sa politique dans la région...
Moscou cherche à approfondir ses liens avec la Chine, en particulier au niveau économique, dans un véritable partenariat. La Russie aspire aussi, par ce «pivot», à consolider sa stratégie eurasiatique, pour dessiner un nouvel espace géopolitique dont elle aurait le leadership dans un futur dialogue avec Pékin et Washington...

F.F.

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