Economie

Women in Africa: Intégrer le monde rural, ce n’est pas de la charité!

Par Stéphanie JACOB | Edition N°:5113 Le 26/09/2017 | Partager
lamia_bazir_033.jpg

Lamia Bazir préside la Fondation pour les femmes rurales. Parmi ses actions, le programme «Empowering Women in the Atlas» qui a permis à 100 femmes rurales du Moyen-Atlas de se former pour développer elles-mêmes des projets au sein de leur communauté (Ph. DR)

La présidente de la Fondation pour les femmes rurales, Lamia Bazir, impose un autre regard. Celui qui promeut le leadership. Son programme «Empowering Women in the Atlas» a permis à 100 femmes rurales du Moyen-Atlas de se former à l’université, un monde qui leur était inconnu, pour développer elles-mêmes leurs projets et donc leurs revenus. Croire en l’humain est son mot d’ordre. Entretien avec une femme de tête et de terrain à l’énergie communicative.

- L’Economiste: Quels messages souhaitiez-vous transmettre lors de ce sommet?
- Lamia Bazir:
Celui que la femme africaine est aussi une femme rurale, qui doit être reconnue et valorisée. Elles ont une vision, connaissent leur environnement avec pertinence, ont des activités productives et sont ambitieuses pour leur communauté. En clair, elles sont, elles aussi, des leaders. Malheureusement, comme personne ne les voit de cette façon, et parce qu’elles sont déconnectées des financements, de l’expertise et des opportunités, elles ne peuvent réaliser pleinement leur potentiel et avoir une contribution optimale sur leur territoire. A l’heure où le continent est de plus en plus attractif, le risque est de les voir exclues en tant qu’acteurs économiques, décideurs et en tant que ressources humaines. Sauf que les laisser de côté, c’est une perte sèche de valeur économique. Les entreprises doivent comprendre que l’économie sociale et solidaire n’est pas un segment en marge, mais un segment intégral de l’économie, et qu’il ne s’agit pas de faire de la charité.  

- Le moment est donc idéal avec, autour de la table, multinationales, décideurs politiques et acteurs de l’économie sociale et solidaire…
- Oui, car il faut sortir de cette logique de showbiz où des gens déjà puissants se réunissent en congrès pour faire du business. Le WIA est l’occasion pour que ces personnes puissantes sophistiquent leurs stratégies en intégrant dans leurs projets d’investissements des paramètres manquants et inclusifs. L’Afrique peut créer de la valeur, mais l’Afrique sans les Africains ne vaut rien. Si l’on n’investit pas dans ses capacités réelles, dans sa gouvernance, dans la qualité de l’éducation, dans son inclusion, cela ne garantit ni la stabilité, ni la continuité, ni l’optimisation des ressources à disposition. Il est temps que tous les pays et les entreprises intéressées par le continent écoutent les Africains et intègrent les priorités des populations en général, et des femmes rurales en particulier.

- Gagner en autonomie financière est-il le seul objectif de ces femmes?
- Les considérer comme des récepteurs d’aides et non comme des acteurs de développement n’est pas la bonne stratégie. L’idée n’est pas d’enfermer la femme rurale dans une activité donnée, dans sa coopérative, en pensant que cela lui permet d’acquérir son indépendance, mais plutôt de libérer son potentiel pour qu’elle puisse avoir un impact sur sa communauté. Avec l’initiative «Empowering Women in the Atlas», ces femmes analphabètes ont eu accès pour la première fois à l’université, alors en plus des compétences techniques qu’elles ont reçues en gestion de projets, comptabilité, communication, commercialisation, leadership, c’est toute leur attitude qui a changé. Elles ont pu prendre la parole, être écoutées par les médias, et avoir une vraie influence sur leur entourage. Il est facile d’imaginer ce qu’elles ont pu ressentir. Alors qu’elles avaient été forcées de quitter très tôt les bancs de l’école, elles ont pu enfin reconquérir leur droit à l’éducation, et le droit d’avoir des rêves. Simplement parce que nous les avons regardées différemment et sincèrement. Elles ont avant toute chose besoin que l’on croit en elles. J’aime imaginer qu’elles pourront un jour participer à la vie politique et avoir un poids dans les décisions communautaires.

- Ce qui fait d’elles des modèles pour les jeunes générations…
- Nous constatons en effet, auprès des petites filles, leur énorme besoin d’inspiration. Le seul modèle qu’elles ont aujourd’hui est celui d’aller à l’école primaire, puis de se marier. Grâce à ces femmes leaders, à la tête de leur coopérative, les plus jeunes peuvent enfin imaginer d’autres voies pour leur vie future, car nous ne pouvons devenir que ce que nous voyons. Construire et renforcer ces modèles de femmes, qui ont des projets et du poids dans la société, est donc essentiel. Et cela vaut aussi pour les garçons, qui végètent dans leur village, et qui pensent tous que l’exode rural est leur seule chance. Comment le leur reprocher quand leurs uniques alternatives sont des activités agricoles saisonnières, qui ne leur permettent pas de gagner leur vie. Les former et les outiller de connaissances et d’expertise, c’est leur donner des ambitions. Non pas pour réussir en ville, mais d’abord pour participer au développement territorial de leur région.
Propos recueillis par Stéphanie JACOB

 

  • SUIVEZ-NOUS:

  • Assabah
  • Atlantic Radio
  • Eco-Medias
  • Ecoprint
  • Esjc