Competences & rh

Education aux valeurs: Qu’apprend l’école aux enfants?

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:5109 Le 19/09/2017 | Partager
Aucune liste précise avec une hiérarchie bien déterminée
La réforme 2015-2030 n’apporte pas de réponse, et la réflexion n’est même pas lancée
Quelques orientations sont prises, mais que de la théorie!
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L’évolution des effectifs des inscrits dans le privé entre 2008 et 2016 montre l’engouement pour ce secteur. Le public, lui, est de plus en plus délaissé pour les classes moyennes et supérieures. La mixité sociale y est en voie de disparition

Nous sommes l’antithèse de ce que nous prétendons être. Les valeurs morales que nous brandissons sont à des années-lumière de nos comportements. Les drames que nous renvoient au quotidien les réseaux sociaux nous rappellent que nous les avons, en fait, depuis longtemps perdues.

Si la famille, nucléarisée, a démissionné de sa mission de véhicule de valeurs, d’autres transmetteurs ont pris le relais. Internet, télévision, cinéma, prêcheurs religieux… distillent à longueur de journée des idées, mœurs et conceptions diverses, difficiles à contrôler. Mais qu’en est-il de l’école, cet espace encadré qui fait partie des principaux outils d’éducation aux valeurs? «Elle n’est plus ce sanctuaire dispensant des valeurs, religieuses, nationalistes ou esthétiques homogènes», souligne le sociologue Mohamed-Sghir Janjar. L’école se retrouve, elle aussi, traversée par tous les courants qui se chevauchent au sein de notre société (voir interview ci-contre).

Cependant, comment l’école publique appréhende-t-elle cet aspect? Jusqu’en 2000, la question des valeurs était à peine effleurée. «Auparavant, dans toutes les orientations pédagogiques, l’on trouvait une notion assez vague, celle de la formation du bon citoyen», relève un pédagogue. Aucune définition claire du «bon citoyen» (al mouaten assalih) n’était formulée.

A l’occasion de la charte de l’éducation et de la formation de 1999, préparant la réforme des années 2000, un document d’orientation a précisé quatre entrées pour l’apprentissage de valeurs: La religion musulmane tolérante, la civilisation de la nation marocaine, la déclaration des droits de l’Homme de 1948, et enfin, la citoyenneté. Les valeurs tirées de ces entrées devaient, en principe, être déclinées dans les programmes et activités scolaires. «Sauf que ce n’est pas une machine qui décline tout cela, ce sont des individus qui, souvent, ont leurs propres convictions», précise le pédagogue. En effet, entre la théorie et le terrain, il y a tout un monde. Il  reste difficile de contrôler ce qui se déroule dans les classes.

Les enseignants, démotivés et mal formés, sont loin, très loin de ces considérations. A l’instar des 24.000 profs contractuels qui viennent d’être recrutés, dont une grande partie sans aucune formation préalable. Ils s’apparentent plus à des «surveillants» qu’à des enseignants. Ont-ils au moins conscience qu’ils ont des valeurs à transmettre? C’est à peine s’ils auront à cœur de terminer le programme scolaire dans les délais et sans incidents. Sans systèmes performants de formation, de contrôle et de sanctions, cela reste utopique de parler d’éducation aux valeurs.

«De quelles valeurs parle-t-on dans des conditions lamentables d’apprentissage, avec des classes mal aérées, et où 40, 50 ou 60 élèves sont entassés. Montrons d’abord aux apprenants qu’ils sont respectés et qu’on leur présente une offre respectable», relève pour sa part un ancien cadre éducatif.  

Sur le plan conceptuel, l’école publique tente d’insuffler des valeurs à travers plusieurs canaux. Le premier, est l’approche pédagogique préconisant l’apprentissage dit «actif», poussant les élèves «à être acteurs de leur formation». Cette démarche est censée leur apprendre l’esprit d’initiative, le respect de l’autre, le partage… sauf que là encore, il ne s’agit bien que de théorie.

L’on essaie aussi de passer par des disciplines «porteuses de valeurs», dont le cours de citoyenneté (de la 4e année du primaire à la 3e année du collège, pour les 9-15 ans), introduit à partir de 2004. Il y a également l’éducation islamique, dont la réforme a été finalisée l’an dernier, sur ordre royal. Les textes utilisés dans l’apprentissage des langues, dont les histoires en arabe introduites cette année au CP (hikayate), visent, en outre, à faire passer des messages, tels que le respect, la droiture, le travail bien accompli…

La grande difficulté, c’est la mise en œuvre. Mais il n’y a pas que cela. Contrairement à d’autre pays, l’école marocaine ne dispose pas d’une liste de valeurs précises avec une hiérarchie bien déterminée. Ce travail n’a jamais été fait à ce jour. «Le ministère de l’Education nationale ne peut pas décider tout seul de cette liste. Il faut d’abord qu’une commande sociétale lui soit adressée.

Aujourd’hui, il n’y a même pas de réflexion là-dessus. La vision stratégique 2015-2030, non plus, n’apporte pas de réponse à cette problématique», regrette le pédagogue. Le ministère ne dispose pas de compétences lui permettant de se lancer dans ce chantier fondateur. Le Conseil supérieur de l’éducation est peut-être la seule instance à même de s’y attaquer.

La Constitution marocaine énonce bien plusieurs notions, comme la dignité, égalité, liberté, justice… mais elles ne sont pas hiérarchisées. La seule discipline scolaire qui dispose de valeurs bien ordonnées, depuis l’an dernier, c’est l’éducation islamique. Il s’agit de l’unicité de Dieu, comme valeurs centrale, autour de laquelle gravitent quatre autres: l’amour, la liberté, la droiture et la bienfaisance et l’excellence dans l’action.       
Au fond, revoir cet aspect revient à questionner le modèle de société et de citoyens que nous souhaitons. Le débat n’est, malheureusement, pas du tout d’actualité.

Le système public abandonné par les décideurs!

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Les classes moyennes et supérieures ont depuis longtemps commencé à déserter l’école publique. Or, ce sont là les classes des intellectuels et des décideurs. En ayant leur progéniture ailleurs que dans le système public, ils ne se sentent pas forcément concernés par sa déchéance. Qui s’est indigné l’année dernière (nous ne le répéterons jamais assez), lorsque des milliers d’enfants de l’école publique sont restés sans enseignants pendant tout un semestre, en attendant le recrutement, décidé à la dernière minute, de 11.000 profs contractuels?! Dans d’autres pays cela aurait provoqué un séisme. Qui a aussi dénoncé l’arrêt pendant deux années scolaires des subventions du programme Tayssir, destiné à aider les parents démunis à scolariser leurs enfants (plus de 860.000 élèves)?!
L’école publique fait l’objet des slogans les plus élaborés, mais elle est en fait abandonnée. Tant qu’elle le restera, elle ne pourra jamais se relever.

Que font les chercheurs?

Avec ses multiples réformes et échecs, l’école marocaine est un terrain fertile pour la recherche. Cela dit, qui s’y intéresse vraiment, alors que l’on ne cesse de crier sur tous les toits qu’il s’agit de la priorité des priorités… «Il n’existe pas de recherches scientifiques permettant d’éclairer la prise de décision. A chaque réforme, c’est au département de l’Education nationale de lancer des enquêtes. Sauf qu’il ne dispose ni des moyens ni des compétences pour le faire», déplore un pédagogue. «L’université doit s’intéresser à l’école», insiste-t-il.

 

 

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