Enquête

Affaire des carcasses putréfiées: L’Onssa n’est pas allé jusqu’au bout...

Par Faiçal FAQUIHI | Edition N°:5107 Le 15/09/2017 | Partager
La Fédération des consommateurs doute des résultats de l’enquête
Pour des experts, d’autres techniques scientifiques auraient dû être utilisées
La vente illégale de «médicaments» accentue les soupçons sur les éleveurs
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 L’affaire des carcasses putréfiées ou viandes verdâtres a sérieusement mis en cause la crédibilité des éleveurs d’ovins (Ph. AEH)

1.449 plaintes déposées auprès des autorités de contrôle sanitaire et alimentaire. Près de 700 d’entre elles portent uniquement sur les cas de carcasses putréfiées signalés par des ménages le vendredi 1er septembre 2017, jour de Al Aïd El Kebir. Cette affaire sanitaire a suscité inquiétudes et interrogations chez l’opinion publique convaincue d’une présumée fraude massive des éleveurs d’ovins.

«Ces accusations sont infondées dans la mesure où aucun lien de causalité n’a été relevé au niveau national par nos services vétérinaires», estime l’antenne régionale de l’Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires (Onssa) à Rabat-Salé, et qui a reçu 187 plaintes à ce jour. 

Le mystère des viandes putréfiées persiste pourtant. Porter atteinte à la santé publique est un crime passible de la peine de mort. Pour l’heure, nous n’en sommes pas encore arrivés là. La justice n’a pas ouvert d’enquête (voir encadré).

Réclamation d’une investigation judiciaire

Officiellement, les autorités sanitaires avancent comme causes «les mauvaises conditions d’abattage, d’hygiène et de conservation de la viande (par les ménages), le degré de température enregistré le jour de la fête (entre 28° et 38° le jour) et un taux d’humidité  élevé par rapport à la normale». Ces raisons expliqueraient, selon l’Onssa, «l’apparition de certaines bactéries à l’origine de la viande verdâtre». Ses analyses ont décelé l’existence de plusieurs types de bactéries ayant agi à partir du système digestif des bêtes atteintes: coliformes, staphylocoques, clostridies et pseudomonas. Ces deux dernières «portent atteinte au système immunitaire.

Elles se propagent dans la carcasse après l’égorgement de la bête (!). La hausse de température et le retard de réfrigération (...) favorisent la putréfaction de la carcasse», selon les récentes analyses microbiologiques. Ce constat met in fine en cause la responsabilité des ménages plaignants. Ecartant ainsi tout vecteur de contamination en lien avec des aliments de bétail composés ou des produits pharmaceutiques dopants.

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«Le cheptel ovin est constitué à plus de 95% de races locales adapté à leur milieu», indique les autorités de contrôle sanitaire et alimentaire (Onssa). Il s’agit du Sardi (Chaouia, Tadla, Sraghna, Rhamna, Abda), Béni-Guil dans l’Oriental, Timahdite au Moyen Atlas, Boujaâd dans la région de Khouribga et la race ovine D’man dans les palmeraies de Ouarzazate et Tafilalet

Les explications officielles laissent certains observateurs sur leur faim. La Fédération nationale des associations des consommateurs s’indigne: «L’Onssa s’est précipité à mettre en cause uniquement la responsabilité des consommateurs. Elle veut se dédouaner dans la mesure où son enquête ne se prononce pas sur la vaccination des ovins (par des supposés produits dopants) utilisés par des éleveurs et des vendeurs de bétail».

Cet incident sanitaire s’est produit pour la 3e année consécutive, selon l’Ordre national des vétérinaires. Sa récurrence rend les associations de consommateurs encore plus sceptiques. Leur fédération réclame «l’ouverture d’une enquête judiciaire». Ses 21 guichets d’accueil ont recensé 240 plaintes portant sur la viande verdâtre. Celles-ci sont réparties entre l’Oriental, Casa-Rabat, El Jadida et Fès.

«Il est certain qu’il y a eu un changement dans les méthodes d’alimentation et d’engraissement du bétail. Il aurait fallu examiner également la piste des aliments consommés par les bêtes avant leur égorgement. C’est à cette condition que l’enquête administrative pourrait prétendre à l’impartialité», insiste Ouadi Madih, SG de la  Fédération nationale des associations  des consommateurs.

Des conclusions «insatisfaisantes»   

Dr Ahmed Essadki est le président de l’Association des experts africains de sécurité sanitaire des aliments. Ce spécialiste en pharmacologie expérimentale se déclare «insatisfait» par les conclusions de l’Onssa. «Je ne mets pas en cause ses analyses. Sauf qu’elles se sont concentrées uniquement sur les micro-organismes.

Il y a par ailleurs des techniques scientifiques accessibles pour un organisme étatique et qui peuvent nous éclairer davantage. Est-ce un tabou de revenir en arrière à partir des métabolites et de déduire ce qu’un animal a consommé dans une certaine tolérance? Il n’y a donc aucune raison académique d’exclure cette composante de la réflexion», estime Dr Essadki. Autrement dit, il est toujours possible de s’intéresser aux aliments consommés par le bétail dont les carcasses ont été infectées.

Cette affaire fait rejaillir encore une fois le fiévreux débat sur l’efficience des contrôles sanitaires: élevage, alimentation, abattage... L’Onssa dispose de 350 vétérinaires sur environ 1.500 en exercice notamment dans le secteur privé. Ainsi, 3,5 millions d’ovins ont été égorgés dans les abattoirs en 2017. «Aucun cas de viande verdâtre n’a été enregistré», assure l’Office de contrôle sanitaire.

L’Ordre national des vétérinaires verse dans le même sens. «Il n’y a eu aucun incident suspicieux avant l’Aïd El Kebir et les analyses des laboratoires ont démontré qu’il n’y a aucun résidu de produits toxiques. En matière de contrôle de l’élevage et de la production, l’Onssa se charge en grande partie du contrôle post-mortem(*). Et chaque incident sanitaire relevé avant l’abattage de la bête doit être obligatoirement signalé par un vétérinaire (privé) à l’Onssa», précise le président de l’Ordre national des vétérinaires, Badr Tnachri El Ouazzani.    

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L’inquiétant constat de la Cour des comptes

Sauf qu’il faut garder en tête l’inquiétant constat de la Cour des comptes (cf. L’Economiste n° 5063 du 12 juillet 2017).  De 2007 à 2015, ses magistrats ont audité 70 abattoirs urbains et ruraux sur près de 200 qui existent sur le territoire national: «Des carences récurrentes ont été identifiées en matière hygiénique, sanitaire et managériale», relève la juridiction financiaire. Exemple: «les vétérinaires de l’Onssa certifient -sur la base d’une lettre de la direction- des viandes foraines préparées dans des abattoirs municipaux non agréés»!

Côté alimentation de bétail, c’est une autre histoire. «La production d’aliments composés est soumise à une autorisation préalable de l’Office avec l’engagement de suivre rigoureusement la fabrication et la manutention conformément aux normes mondiales», assure la Fédération interprofessionnelle du secteur avicole au Maroc (Fisa).

«Est-ce que c’est vraiment le cas? J’ai des dossiers qui démontrent que la fraude existe. La loi impose pourtant que la formule des aliments pour bétail spécifie ses composants, sa date de péremption, son origine...», témoigne Dr Essadki, également expert près des tribunaux marocains et des autorités sanitaires américaine et suisse. La fabrication d’aliments composés est de 6,5 millions de tonnes par an. Le marché national n’absorbe que 4,2 millions de tonnes.

«Il n’y a pas d’importation d’autant plus que les droits de douane sont élevés (6 DH/kg). Je peux vous assurer qu’il n’y a aucun usage de produits additifs contaminants et encore moins de fiente de volaille dans les aliments de bétail comme l’a laissé entendre la corporation des pharmaciens. Les ovins sont très sélectifs dans leur nourriture», déclare Adil Réda, vétérinaire et trésorier de l’Association des fabricants d’aliments composés.

Pour la Confédération des syndicats des pharmaciens du Maroc, «l’Onssa n’a dit que la moitié de la vérité du fait peut-être qu’elle n’a pas une prise totale sur le terrain». Si elles sont justes, les «informations recueillies» auprès des officines donnent froid dans le dos. «La fiente de volaille a atteint les 800 DH le chargement. On la laisse fermenter 45 jours avant de la donner au bétail.

Par ailleurs, beaucoup de nos adhérents basés dans le monde rural ont été questionnés par (des présumés) éleveurs sur des produits comme les hormones, les protéines et les corticoïdes...», déclare Dr Mohammed Lahbabi, président de la Confédération des syndicats des pharmaciens du Maroc.

Une tendance à la hausse annoncée pour 2020

Les souks hebdomadaires sont mis au banc des accusés: «Ils abritent un circuit de vente illégal de produits pharmaceutiques contrefaits et de provenance inconnue. Le contrôle y est quasi inexistant...», selon le porte-parole des officines. «Ivomec, un anti-parasitaire pour bétail, par exemple, est vendu à 500 DH en officine contre 50 DH dans un souk. Nous avons d’ailleurs porté plainte. Il y a eu trois opérations coup de poing récemment qui ont débouché sur une saisie judiciaire de produits, des arrestations et un procès», rapporte Dr Mohammed Boudlal, président du syndicat des pharmaciens de Bejaâd. Une des localités connues pour ses élevages et sa race ovine Sardi (voir illustration).

Il y a certes toujours des cas de fraude. «Mais certains produits comme les anabolisants qui sont soupçonnés être donnés au bétail sont introuvables dans les souks hebdomadaires. Et d’autres médicaments, comme les antibiotiques, nécessitent un délai d’attente qui peut aller jusqu’à 10 jours après leur injection», précise l’Ordre national des vétérinaires. N’empêche qu’il annonce «une tendance à la hausse d’ici 2020 des cas de carcasses putréfiées. L’Onssa doit prendre des mesures anticipatives», déclare le président de l’Ordre des vétérinaires. C’est du moins ce que comptent faire les autorités sanitaires à partir de 2018: contrôle, traçabilité, conseil... Encore des promesses?

La justice ne peut rien faire sans plainte

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Pourquoi la justice n’a pas réagi pour démêler le vrai du faux dans cette affaire de santé publique? «Ouvrir une information judiciaire n’intervient que dans certains cas comme l’adultère ou le terrorisme. Le parquet ne peut s’autosaisir que s’il y a flagrant délit, constat de police ou plainte. Si l’enquête administrative de l’Onssa aboutit à l’existence d’un délit, elle peut saisir la justice qui sera obligée de diligenter une enquête», précise l’avocat pénaliste, Rachid Diouri. Les victimes ont pourtant une alternative: déposer plaintes contre X. «Toutefois, l’aboutissement d’une enquête n’est pas garanti. De nombreurx points de vente temporaires et anarchiques font leur apparition avec l’approche d’Al Aïd. Les grands éleveurs, eux, constituent un puissant lobby. Les mettre sous enquête peut avoir des conséquences économiques sur un milieu politiquement sensible, à savoir le monde rural», déclare une source judiciaire ayant requis l’anonymat.

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(*) «Depuis janvier 2017, les autorités sanitaires ont délégué 10% du contrôle aux vétérinaires privés», selon l’Ordre national des vétérinaires.

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