Tribune

Les Balkans entre des pôles opposés

Par Javier SOLANA | Edition N°:5098 Le 04/09/2017 | Partager

Javier Solana, ancien haut-représentant de la Politique de sécurité et des Affaires étrangères de l’Union européenne, secrétaire général de l’Otan et ministre espagnol des Affaires étrangères, est actuellement président du centre ESADE pour l’économie globale et la géopolitique et membre émérite de la Brookings Institution. Il est un des chroniqueurs réguliers de L’Economiste  (Ph. AFP)

Peu de régions dans le monde ont des cultures et des politiques aussi complexes que celle des Balkans. Le cas de Nikola Tesla, physicien et inventeur est peut-être la meilleure illustration du poids du passé et du présent de cette région: la vie et l’héritage de cet homme en font un de ses ressortissants d’exception.

Né dans une famille serbe orthodoxe en 1856 dans une ville qui fait aujourd’hui partie de la Croatie, la nationalité de Tesla reste une question controversée dans la région. Tesla pensait qu’il fallait utiliser les progrès scientifiques pour bâtir des ponts entre les pays, pour aboutir en définitive à la paix universelle. Mais certaines personnes en Croatie et en Serbie cherchent à s’approprier son héritage d’une manière qui ne lui rend pas justice. Même les contributions de Tesla au domaine de la physique évoquaient la dynamique politique complexe de sa terre natale. Dans le Système international d’unités, un tesla est une mesure de la densité de flux d’un champ magnétique.

Et comme Federica Mogherini, la haute-représentante de l’Union européenne pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité l’a fait remarquer il y a quelques mois, «les Balkans peuvent facilement devenir l’un des échiquiers où la grande puissance jeu peut se jouer».

En effet, la région s’est toujours située entre des pôles opposés, chacun projetant de l’électricité à travers des liens entrelacés sur les plans économiques, politiques, historiques et culturels. Pour l’UE, les guerres qui ont suivi l’éclatement de la Yougoslavie dans les années 1990 ont été un échec total. Une fois que les violences ont diminué, l’UE a tenté d’utiliser sa propre attraction magnétique pour ramener l’ensemble des territoires dans le cadre d’un processus de reconstruction et de réconciliation. Mais cette stratégie a eu des résultats inégaux.

La Croatie et la Slovénie ont exigé que les «6 pays des Balkans de l’Ouest» (Albanie, Bosnie-Herzégovine, Kosovo, Macédoine, Monténégro et Serbie), soient intégrés à l’UE. Mais les progrès ont été entravés par les multiples différends de politique bilatérale entre des Balkans et certains pays de l’Union européenne, par exemple lorsque la Slovénie, en profitant de son adhésion à l’UE, a temporairement bloqué l’adhésion de la Croatie.

En outre, les circonstances au sein de l’UE elle-même (les crises économiques et la montée des partis xénophobes au cours des dernières années) ont placé sa politique d’élargissement au second plan, lorsque le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, a annoncé en 2014 qu’aucun nouveau membre ne serait accepté avant 2019.

Dans le même temps, les normes et les institutions démocratiques dans les Balkans de l’Ouest se sont affaiblies. D’autres pays dotés ayant une forte influence dans la région (notamment la Russie, la Turquie et la Hongrie, où l’UE n’a pas réussi à empêcher une dérive vers l’autoritarisme du Premier ministre Viktor Orbán) proposent des modèles politiques à suivre aux pays des Balkans de l’Ouest. Voyez notamment les relations entre la Serbie et la Russie. Au cours d’une visite à Belgrade en 2014, le président russe Vladimir Poutine est allé jusqu’à dire que, «la Russie, comme par le passé, considèrera toujours la Serbie comme son plus proche allié».

En plus de ses liens culturels de longue date avec la Russie, la Serbie dépend de l’énergie russe, ainsi que de son droit de veto en tant que membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies. Tant que la Serbie s’assure les bonnes grâces de la Russie, elle peut empêcher le Kosovo d’adhérer à l’ONU. Ces facteurs expliquent pourquoi la Serbie n’a pas rejoint l’UE en imposant des sanctions contre la Russie après son annexion de la Crimée en mars 2014. La Bosnie et la Macédoine ont également choisi de ne pas participer aux sanctions de l’UE, tandis que les membres de l’Otan comme l’Albanie et le Monténégro y ont pris part.

Pourtant les pays des Balkans ne sont pas simplement des particules attirées passivement vers les pôles magnétiques qui les entourent. La Serbie, par exemple, s’inspire de l’héritage du Maréchal Tito, qui fut le président de la Yougoslavie pendant une grande partie de la guerre froide. Loin d’être l’allié le plus proche de l’Union soviétique, Tito a été l’un des fondateurs du Mouvement des pays non alignés et a excellé dans l’art de monter les États-Unis contre l’Union soviétique l’un contre l’autre. De même, la Serbie actuelle est officiellement reconnue comme un État neutre. Mais elle collabore étroitement avec l’Otan par l’entremise de son Partenariat pour la paix, tout en accueillant sur son territoire des exercices militaires de l’armée russe.

De même, alors que le président serbe Aleksandar Vučić prétend être fermement en faveur de l’intégration européenne, il n’a manifesté aucune volonté de se distancier de la Russie. Bien sûr, en plus de la Russie, la Chine s’oppose également à la reconnaissance du Kosovo. Dans le cadre de sa «Nouvelle route de la soie», la Chine a fait des démonstrations de sa force économique, en investissant des millions de dollars dans des projets d’infrastructure en Serbie et dans d’autres parties de la région. Une initiative est une ligne ferroviaire à grande vitesse entre Belgrade et Budapest, qui vise à connecter le port grec du Pirée à l’Europe centrale.

La Commission européenne étudie actuellement la ligne Belgrade-Budapest quant à d’éventuelles violations des règles de passation des marchés de l’UE. L’enquête laisse entendre une tendance de fond: si la Chine ne veut pas nourrir les ambitions perturbatrices de la Russie, ses actions pourraient bien laisser les Balkans de l’Ouest se poser des questions sur leur incitation à converger avec le modèle institutionnel de l’UE et avec ses règles d’accompagnement. Malgré ces défis, l’UE garde une position favorable vis-à-vis de l’ouest des Balkans. Outre la Croatie, 74% des échanges commerciaux des pays des Balkans de l’Ouest se font avec l’UE, contre seulement 6% avec la Chine, 5% avec la Russie et 4% avec la Turquie.

Dans ce contexte, l’Union européenne ne doit pas laisser les défis actuels affaiblir sa stratégie d’élargissement. Le sommet des Balkans de l’Ouest du mois dernier a été une étape positive, à condition que les pays qui doivent encore rejoindre l’UE ne perdent pas de vue la nécessité d’adopter des réformes profondes.

L’UE ne doit pas faillir à des objectifs que Tesla aurait sans aucun doute conçus à son endroit. Tous les Européens doivent avoir la possibilité de participer au projet européen et pouvoir bénéficier de son potentiel de transformation. C’est précisément ce qu’une grande partie de la population des Balkans continue de vouloir. Les dirigeants de l’UE ne peuvent pas garantir que le processus d’entrée dans le bloc sera rapide et facile. Mais ils peuvent seulement s’assurer que le jeu en vaut la chandelle.

Choc des civilisations

Bien que certains pays de l’Est à majorité orthodoxe (la Grèce, la Bulgarie et la Roumanie) aient adhéré à l’UE, les seuls pays de l’ex-Yougoslavie qui ont rejoint l’UE (la Croatie et la Slovénie) sont majoritairement catholiques, une réalité qui alimente un récit contreproductif. Lorsque l’Allemagne et le Vatican ont rapidement reconnu la Croatie et la Slovénie en 1991 et 1992, ils ont renforcé le sentiment de ce que feu le politologue Samuel P. Huntington appelait un «choc des civilisations». Pour Huntington, les guerres de Yougoslavie correspondaient parfaitement à son paradigme simpliste, avec un christianisme à l’Ouest (catholicisme et protestantisme) d’un côté et le reste des religions de l’Europe de l’autre.

 

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