Tribune

Qui veut déréguler la finance?

Par Howard DAVIS | Edition N°:5096 Le 30/08/2017 | Partager

Howard Davies est professeur à Sciences Po à Paris. Il a été directeur de la London School of Economics. Il a également été président de l’Autorité des services financiers britanniques et vice-gouverneur de la Banque d’Angleterre (Ph. HD)

Depuis qu’une porte tournante a été installée à l’entrée de l’aile ouest de la Maison-Blanche, il est difficile de garder en mémoire les entrées et sorties dans les corridors du pouvoir de l’Amérique. Tout ce que l’on peut écrire sur le personnel qui entoure Trump et sa politique risque de ne plus être d’actualité avant même d’être publié.

Néanmoins, au moins pour l’instant, les principaux acteurs de la politique économique restent en place. Steve Mnuchin est encore secrétaire du Trésor et son nom n’a pas été mentionné au cours des dernières batailles pour le pouvoir. Gary Cohn est toujours président du Conseil économique national, même s’il se dit qu’il est en désaccord avec certaines déclarations du président sur des questions qui ne relèvent pas de l’économie. Et bien entendu Janet Yellen reste à la tête de la Fed (la Réserve fédérale) au moins jusqu’en février prochain.

Mais cette stabilité ne semble pas traduire une politique économique et financière bien définie, notamment en matière de régulation financière. Dans une interview des plus intéressantes parue récemment dans le Financial Times, Stanley Fischer, le vice-président de la Fed, souligne quelques désaccords fondamentaux.

En général les banquiers centraux pratiquent l’euphémisme et font de l’ambiguïté une vertu, ce que traduit la fameuse petite phrase d’Alan Greenspan devant une commission du Congrès, «si vous avez compris ce que je viens de vous dire, c’est que je me suis probablement mal exprimé». Les observateurs consciencieux de la Fed doivent donc analyser avec soin de minuscules différences dans l’expression et le ton pour repérer des changements dans la manière de penser de ses responsables. Aussi l’interview de Fischer, habituellement le plus courtois des hommes, mérite d’être prise en considération, car elle a de quoi nous faire sursauter.

Il a notamment déclaré que le système politique des USA «pourrait nous diriger dans une direction très dangereuse». Faisant référence aux mesures prises pour revenir sur la nouvelle réglementation financière adoptée après la débâcle de 2008-2009, il déplorait que «tout le monde veuille revenir au statu quo qui existait avant la grande crise financière». Et d’ajouter, «il est difficile de comprendre pourquoi des adultes intelligents en arrivent à conclure qu’il faut se débarrasser de tout ce qui a été mis en place au cours des 10 dernières années.»

C’est un langage remarquable qui mérite d’être déconstruit. Fischer ne veut sûrement pas dire que littéralement «tout le monde» veut revenir au statu quo antérieur. Les universitaires sont dans leur grande majorité favorables à une régulation financière plus stricte du secteur bancaire, avec notamment des exigences plus importantes en capitaux propres. Et à quelques exceptions près, la presse est encore plus exigeante. Par ailleurs je ne connais pas un seul président de banque pour penser qu’il est souhaitable de revenir à un taux d’endettement supérieur à 40 et à des fonds propres de catégorie 1 à hauteur de 2% des actifs...

Alors de qui parle-t-il en disant «tout le monde»? Cela me rappelle ma mère qui disait souvent que «quelqu’un», sans nommer personne, n’avait pas rangé sa chambre – alors que j’étais l’unique enfant. Mais ici qui est le suspect? Au niveau gouvernemental, la seule proposition de réforme de la régulation financière vient d’un document de qualité publié en juin par le Trésor américain. Il est vrai que son titre (Un système financier créateur d’opportunités économiques) n’est pas dépourvu de connotations politiques, mais les idées que l’on y trouve ne sont pas exactement celles des partisans d’une libéralisation totale du secteur bancaire.

Les auteurs du document ­– signé par Mnuchin lui-même – veulent réformer le système de régulation financière complexe et incohérent mis en place après la crise, constitué d’une mosaïque disparate d’agences dont les responsabilités se recoupent. Paul Volcker, un autre ex-président de la Fed, sûrement pas un lobbyiste des banques d’investissement, dit la même chose depuis quelque temps.
Le document recommande aussi de rationaliser certaines règles très complexes, ce qui éviterait aux banques les plus modestes d’avoir à se soumettre à des processus complexes et coûteux et réduirait pour elles le nombre de tests de stress et de dossiers à présenter aux autorités. On peut discuter des détails, mais le document ne prône pas un retour à la dérégulation d’avant-crise. Il ne suggère pas de baisser de manière significative les exigences en capitaux propres, même s’il recommande de les «réévaluer» pour les banques d’importance systémique.

Pour un lecteur non américain une suggestion pose question, elle concerne les normes internationales qui ne devraient être adoptées et appliquées que si elles «répondent aux besoins du système financier américain et du peuple américain». Mais pas un mot sur la manière dont ce dernier sera consulté ou sur la pondération des risques dans l’accord de Bâle.Il est néanmoins difficile de comprendre pourquoi ce document a tant perturbé Fischer. Peut-être voulait-il donner un aperçu de désaccords plus fondamentaux sur la réglementation financière au cœur de l’administration. Ou peut-être la Fed elle-même craint-elle que la rationalisation de la réglementation serve de paravent à une diminution de ses responsabilités qui ont été considérablement accrues après la crise.

Il serait dommage que l’opposition de la Fed au changement empêche la tenue d’un débat pour savoir si les réformes entreprises depuis 10 ans ­– souvent dans la précipitation – ont leur utilité, tant au niveau individuel que collectif. Beaucoup d’entre elles réalisées dans l’environnement concurrentiel qui entoure le fonctionnement des banques (nouveaux systèmes de payement, prêts entre pairs, banques de l’ombre, etc.) nécessitent une analyse approfondie.

Aussi le Trésor américain a-t-il sûrement raison d’ouvrir le débat. Et il l’a fait de manière réfléchie. Les banquiers centraux devraient s’abstenir de suggérer qu’il n’y a rien à discuter, qu’ils sont plus compétents en la matière que les autres et qu’il faut arrêter de poser des questions embarrassantes comme «Pourquoi?». Ce genre d’attitude n’a jamais persuadé un adolescent de ranger sa chambre; et elle ne sera guère plus efficace avec le législateur ou avec le secteur bancaire.
Traduit de l’anglais par
Patrice Horovitz

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