Société

Lutte contre la criminalité: Le gouvernement navigue à vue

Par Hassan EL ARIF | Edition N°:5094 Le 28/08/2017 | Partager
L’intuition et le mimétisme législatif ne suffisent pas
La criminologie, parent pauvre de la recherche
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Abderrahim Bouhmidi, directeur du Laboratoire de politique criminelle et de coopération pénale internationale relevant de l’université Hassan 1er, avocat près la Cour de cassation et professeur universitaire, décrypte la criminalité au Maroc (Ph. Bziouat)

- L’Economiste: Comment analyser les événements récents: agression de la fille du bus à Casablanca, du transsexuel de Fès, du harcèlement des filles d’Inezgane à cause d’une jupe…?
- Abderrahim Bouhmidi:
Toute analyse doit être fondée sur des critères scientifiques. Or, il est utile de faire remarquer que les cas que vous évoquez sont des faits qui, certes, heurtent la conscience collective, mais ne doivent pas constituer le terreau sur lequel se développerait un sentiment d’insécurité. Sur le plan spatial, il s’agit de cas isolés et ne reflètent en rien l’intensité de la criminalité au Maroc.
 
- Ces dérives ne sont-elles pas dues à la faillite du système éducatif et à la dissolution des valeurs familiales?
- Il ne faut pas confondre insécurité proprement dite et sentiment d’insécurité. Si ce dernier reflète une situation psychologique individuelle ou collective, en revanche l’insécurité, situation objective s’il en est, particulièrement au niveau de son étiologie, relève exclusivement du domaine scientifique, la criminologie en l’occurrence. Dès lors, on ne saurait qualifier ces comportements de dérives tant qu’aucune étude criminologique n’est effectuée. La criminologie demeure effectivement le parent pauvre de la recherche sur le phénomène criminel au Maroc.
 
- Dans quelle mesure la politique d’urbanisme, avec son corollaire la ghettoïsation (quartiers périphériques autour d’un noyau historique), peut-elle aussi être responsable?
- Dans la veine de ce qui a été dit précédemment, la création d’un ministère de la Ville constituait une chance unique non seulement pour entamer des recherches sur la criminalité urbaine et de comprendre le phénomène de ghettoïsation, et d’envisager des solutions préventives qui ne concerneraient pas uniquement l’aspect infractionnel, mais plus largement la déviance.
Par conséquent, ce n’est pas surtout la politique de l’urbanisme, politique tout à fait statique, qui est en faillite mais c’est surtout l’absence d’une véritable politique de la ville qui n’existe au Maroc que par le nom.
 
- Le Maroc a-t-il une politique criminelle?
- Tant que le Maroc est doté d’une législation pénale et de structures étatiques, il se trouve par conséquent doté d’une politique criminelle.
 
- Alors comment juguler les défis que représente l’accès de criminalité?
- Au Maroc la criminalité est combattue par l’intuition et par le mimétisme législatif. Or, la politique criminelle a pour but de définir les procédés pour lutter contre le crime. Le terme «lutte» signifie tout autant la prévention que la répression, tout autant le criminel que le déviant et tout autant l’infraction que l’état dangereux.

- La loi ne suffit plus à prévenir les comportements criminels. Comment peut-on donc améliorer la situation?
- Ni la loi, ni les institutions de l’Etat ne suffiront jamais. En effet, vous remarquerez que l’utilisation du terme «politique» dans l’expression politique criminelle, suppose nécessairement l’élaboration d’une politique s’appliquant à la cité, on dirait aujourd’hui à la ville, définissant les principes directeurs de la lutte contre la criminalité. Aucune politique publique ne naît ex nihilo. Elle est et demeure fondée sur une approche théorique préalable, sur des études et des recherches sur le terrain.
Sous cet angle, la dimension sociétale est incontournable. En effet, un rôle plus important doit être octroyé à la société civile, plus apte et mieux indiquée à répondre aux situations de déviance. On se souviendra que c’est la société civile qui a mis à nu une forme de criminalité telle que la violence contre les femmes, la pédophilie, le viol par les ascendants, etc., qu’un certain conservatisme refusait de voir. Pour l’heure, l’absence de recherches en la matière fait que l’Etat continue, dans son isolement, à ne répondre qu’à l’infraction laissant le champ de l’étude de la déviance en déshérence.
 - La réponse doit-elle être uniquement d’ordre sécuritaire?
- Tant que la réponse à l’infraction sera seulement étatique, elle demeurera sécuritaire. En effet, à l’infraction l’Etat ne saurait répondre que par la répression.
En revanche, l’élargissement du domaine de définition de la criminalité à la déviance et l’implication de la société civile dans la recherche de réponses tout autant à la déviance qu’à l’infraction donnera lieu à une politique criminelle intégrative.
Une politique criminelle tout autant performante que respectueuse des droits de l’Homme se doit d’accorder une large place aux réponses sociétales.

Propos recueillis pas
Hassan EL ARIF

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