Chronique

Plateformes de partage: L’avenir du tourisme?

Par Robert LANQUAR | Edition N°:5092 Le 24/08/2017 | Partager

Né en Algérie de parents séfarade et berbère, Robert Lanquar, après une expérience de journaliste, a été pendant une dizaine d’années  chargé du marketing et des recherches sur les entreprises touristiques, à l’Organisation mondiale du tourisme. Il a été aussi expert auprès de la Banque mondiale et a participé à l’élaboration de nombreux plans de développement touristique dont ceux du Sénégal et des Seychelles. Il fut coordinateur du groupe d’experts du Plan Bleu -Plan d’action pour la Méditerranée- PNUE entre 1986 et 1996, tout en assurant la programmation technique du Europartenariat Middle East 1994-1996 avec la Euro-Arab Chamber of Commerce (Paris), la Euro-Israel  Chamber of Commerce et le Département international de la Chambre de commerce internationale de Paris. Depuis 2000, il assure la coordination du Forum euroméditerranéen de FITUR – Madrid. Il est aussi professeur invité à l’Université de Cracovie (Ph. R.L)  

L’OCDE a consacré, dans son dernier rapport biennal sur les «Tendances et politiques du tourisme»(1), un long chapitre à l’économie collaborative et aux politiques propices à son développement. En même temps, rencontres et conférences internationales se multiplient sur les plateformes de partage et les smart destinations touristiques montrant que la révolution du digital n’a fait que commencer et qu’elle aura des répercussions aux enjeux inimaginables pour la gouvernance touristique des villes et des territoires.

Créer, cocréer, recréer

Quels sont ces enjeux? Selon l’OCDE, l’essor des plateformes de partage (ou collaboratives) crée de «nouveaux marchés dans des domaines aussi divers que les transports, l’hébergement, le voyage et la restauration…, mais posent également des problèmes épineux aux opérateurs existants et soulèvent des questions d’ordre plus général dans des domaines tels que la protection des consommateurs, la fiscalité et la réglementation».

Aux responsables des politiques du tourisme de réagir et de combler les vides de régulation et de réglementation alors que l’on tente de trouver des solutions globales au-delà des traditionnelles: les nouveaux modèles économiques (NEM) sont censés répondre aux Objectifs du développement durable (SDG) définis par les Nations unies. Ils sont basés sur l’économie sociale et solidaire, l’économie du bien-être et de l’intérêt général, l’économie du partage («sharing economy» en anglais, traduite peut-être mal en économie collaborative), l’économie circulaire, le commerce équitable, l’économie de la transition énergétique, et même l’économie de la décroissance. Tous ces modèles alternatifs ont un impact direct et indirect sur le tourisme.

Un nouvel ordre économique et social conçu sur des données massives (Big Data- informations recueillies par les technologies de l’information et de la communication) émerge pour créer, cocréer et recréer des produits et services innovateurs répondant à la demande touristique internationale et nationale et au besoin de création d’emplois. Le nombre de startups explose dans tous les continents, même en Afrique; la Silicon Valley ne serait pas le meilleur modèle en raison des inégalités qui s’y creusent. L’Union européenne a une autre vision plus inclusive, plus solidaire, avec, par exemple, l’initiative «Smart Cities Information System» dans le contexte de l’horizon 2020 pour multiplier les échanges et les solutions créatives par une meilleure connaissance de pratiques inspirantes et de cas d’études.

Pour la Méditerranée, cela s’est traduit, parmi d’autres, par l’initiative CAT-MED, la plateforme des modèles urbains durables. Son objectif principal était le développement durable de la ville méditerranéenne où le tourisme va peser de plus en plus. Il faudra partager des services publics, assurer la cohésion territoriale, sociale et technologique, développer l’emploi, éviter des désagréments comme les nuisances sonores nocturnes, et promouvoir la participation citoyenne et le débat public.  Réseaux sociaux et plateformes d’échange et de partage vont désormais jouer un rôle déterminant comme le souligne sa Charte de Malaga, certes signée en 2011, mais qui prend une nouvelle signification avec la demande démocratique d’open data (données ouvertes au public) et d’indicateurs facilitant la gouvernance des villes et territoires.  The Next Society est une autre plateforme récente soutenue par la Commission Européenne, réunissant plus de 30 partenaires de 15 pays euro-méditerranéens sur l’innovation et la création de hubs et clusters de développement durable utilisant les technologies de l’information et de la communication.

Comment les professionnels du tourisme pourront réagir? Comme le souligne l’OCDE, les nouveaux fournisseurs de services et de produits utilisant des plateformes d’échange proviennent de filières non conventionnelles. Face à eux, les acteurs traditionnels de l’hôtellerie- restauration, des transports et des loisirs «doivent prendre les devants et se montrer innovants pour répondre à ces évolutions».

De l’économie collaborative à l’économie circulaire

Une des pistes les plus prometteuses permettant de réduire l’impact du tourisme sur son environnement et de créer des emplois serait celle de l’économie circulaire appliquée au tourisme. Selon la définition la plus largement acceptée, l’économie circulaire vise d’abord à une consommation sobre et responsable des ressources et à la multiplication des déchets par leur réutilisation pour d’autres produits et services. L’économie circulaire suit des mécanismes de création de valeur à partir de la consommation de ressources limitées.

Selon l’Institut de l’économie circulaire, dont le siège est à Paris, il s’agit d’optimiser l’utilisation des flux de matière et d’énergie et de repenser le cycle de vie des objets de la même manière que fonctionnent les écosystèmes naturels. Ces «boucles de valorisation positive» ont pour objet d’éviter le gaspillage des ressources tout en assurant la satisfaction du consommateur.

La Commission européenne vient du reste de lancer un dispositif pilote «Innovation Deals» pour réduire les barrières à l’innovation et contribuer au plan d’action de l’Union européenne sur une économie circulaire efficace. La conséquence sera d’accélérer la transition énergétique et d’améliorer la valeur des produits, des matériaux et des ressources de façon durable. Les projets retenus bénéficieront d’un cadre de coopération entre les institutions territoriales, les nations et les Etats membres et associés. 

Le monde du tourisme aurait tout à gagner à populariser ces types de projet, comme ce qui est en train de se passer en Chine où les recherches sur l’économie circulaire et le tourisme sont très avancées. Les chercheurs chinois multiplient les travaux sur l’économie circulaire appliquée au tourisme. Leur formule est celle d’une ingénierie de systèmes complexes autour de l’économie, du social et de l’environnemental, renforçant une éthique écologique et encourageant la participation aussi bien des locaux que des touristes eux-mêmes.

De son côté, la revue francophone Espaces, tourisme et loisirs a consacré en 2017 un dossier(2) sur le partage au cœur des stratégies touristiques. On y lit que l’économie circulaire touristique, c’est surtout rencontrer les habitants et vivre comme un résident. La ville de Paris fera du label «économie circulaire», un des points forts de sa candidature à l’accueil des Jeux Olympiques et paralympiques de 2024.

Barcelone refuse la loi de Airbnb

ALORS que Barcelone fête les 25 ans des Jeux Olympiques de 1992 qui lui ont permis de monter sur le podium des destinations touristiques, les signes d’une asphyxie par le tourisme se multiplient et elle veut s’en défendre. Des associations de quartier descendent dans la rue pour se plaindre des bruits nocturnes, des embouteillages dus aux bus de croisiéristes, de la cherté de la vie et des loyers et des groupes anti-Airbnb se sont même formés pour occuper des locations touristiques illégales. Ana Colau, son maire, a tenté, contre la volonté des professionnels du tourisme, de freiner ce succès avec un moratoire sur les hébergements. Depuis quelques mois, ce sont les plateformes de location d’hébergement touristique qui sont sa cible. En mai dernier, HomeAway, Booking, Tripadvisor, Rentalia et Apartur ont voulu négocier et se sont réunies avec les services municipaux pour combattre les pratiques illégales de location de logements touristiques. Seule Airbnb n’était pas là, or c’est la plus importante de ces plateformes. Un bras de fer a donc commencé qui semble aller vers un règlement. Airbnb fera en sorte de réduire la massification touristique de certains quartiers comme CiutatVellat en limitant le nombre des appartements à louer. Airbnb déclare haut et fort qu’elle contrôlera la légalité des locations qu’elle propose et qu’elle acquittera toutes les taxes de séjour auxquelles ces locations sont soumises. Mais payera-t-elle les amendes qui l’ont sanctionnée?

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(1) OCDE (2016), «Des politiques propices à l’économie collaborative dans le tourisme», dans Tendances et politiques du tourisme de l’OCDE 2016, Éditions OCDE, Paris.DOI: http://dx.doi.org/10.1787/tour-2016-7-fr
(2)  Dossier «Le partage avec les habitants au cœur des stratégies touristiques // Observer pour agir», Revue Espaces tourisme et loisirs, mars 2017, Paris.

 

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