Tribune

Le paradoxe mexicain

Par Dani RODRIK | Edition N°:5086 Le 15/08/2017 | Partager

Dani Rodrik, professeur d’économie politique internationale à la John F. Kennedy School of Government de l’université d’Harvard, est l’auteur de Economics Rules: The Rights and Wrongs of the Dismal Science («Les règles de l’économie: les raisons et les torts de la pseudo-science»)(Ph. P.S.)

Rares sont les économies qui présentent un paradoxe aussi manifeste que l’économie mexicaine. Sorti d’une série de crises macroéconomiques au milieu des années 1990, le Mexique a entrepris des réformes audacieuses qui auraient dû le propulser sur une trajectoire de croissance économique rapide.

Le Mexique a en effet choisi la prudence macroéconomique, libéralisé ses politiques économiques, ratifié l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), investi dans l’éducation, et mis en œuvre d’innovantes politiques de lutte contre la pauvreté.

A de nombreux égards, ces réformes ont rapidement produit des résultats. Une stabilité macroéconomique a été atteinte, l’investissement intérieur a fait un bond de deux points de pourcentage du PIB, tandis que le niveau d’instruction scolaire a augmenté de près de trois ans. C’est sur le plan extérieur que les résultats positifs sont les plus visibles. Les exportations sont en effet passées de 5 à 30% du PIB, tandis qu’a été multipliée par trois la part des flux entrants d’investissements directs étrangers dans le PIB.

En revanche, sur le plan des indicateurs qui comptent le plus – productivité globale et croissance économique – la déception est significative. Depuis 1996, la croissance économique par habitant évolue autour d’une moyenne inférieure à 1,5%, tandis que la productivité globale des facteurs a stagné, voire décliné.

S’il existe un pays qui était prédestiné à occuper le premier rang d’une nouvelle orthodoxie du développement économique, c’est bien le Mexique. Au lieu de cela, le pays est resté à la traîne de ses propres voisins d’Amérique latine. Comment l’expliquer?

La réponse réside en grande partie dans l’extrême dualité de l’économie mexicaine – la fameuse problématique des «deux Mexiques». La plupart des travailleurs mexicains demeurent aujourd’hui employés par des entreprises «informelles» – notamment par des entreprises dont les employés ne sont pas des salariés sous contrat – dont la productivité est minime par rapport à celle des grandes entreprises modernes intégrées à l’économie mondiale.

Aspect frappant, cette dualité s’est accentuée au cours de la période des réformes de libéralisation du Mexique. Les travaux de recherche menés par l’un des nôtres (Levy) révèlent que les entreprises informelles ont absorbé une part croissante des ressources de l’économie. Entre 1998 et 2013, la croissance cumulative de l’emploi dans le secteur informel a atteint un pourcentage impressionnant de 115%, contre 6% pour l’économie formelle. S’agissant des capitaux, la croissance cumulative a atteint 134% pour le secteur informel, et 9% pour le secteur formel.

Le Mexique ne manque pas de dynamisme sur le plan économique. Un nombre considérable de nouvelles entreprises constituent la principale source de croissance de l’emploi. Cette forme de vitalité ne semble pourtant pas suffire à accroître la productivité globale.

Les éléments recueillis démontrent que de nombreuses entreprises à faible productivité survivent, tandis que les plus productives disparaissent. Cette hétérogénéité en termes de productivité, de même que la mauvaise affectation des ressources qui l’accompagne, s’est accentuée dans les secteurs du commerce, des services, et dans le secteur manufacturier. La productivité globale de l’économie a par conséquent stagné, voire diminué.

Il est difficile de déterminer clairement pourquoi le changement structurel a de manière aussi perverse réduit la croissance. Une explication possible réside dans le système d’assurance sociale parallèle du Mexique. Les entreprises et travailleurs du secteur formel doivent payer pour leurs prestations de santé, retraite et autres avantages. Seulement voilà, dans la mesure où les travailleurs mésestiment ces prestations, le résultat n’est autre qu’une taxation pure et simple de l’emploi formel.

Par opposition, dans le cas des entreprises et travailleurs informels, ces derniers perçoivent gratuitement un ensemble similaire de prestations de santé et de retraite. L’emploi formel se retrouve ainsi malgré lui pénalisé, et l’emploi informel pour ainsi dire subventionné.

Autre explication possible, susceptible de s’ajouter à la première, l’ouverture rapide du Mexique aux importations a peut-être scindé l’économie en deux, produisant d’un côté un nombre relativement réduit de gagnants technologiquement avancés et mondialement compétitifs, et de l’autre un ensemble croissant de sociétés, notamment dans les services et le commerce de détail, faisant office de source résiduelle d’emploi. En l’absence de politiques de développement productives, du type de celles mises en œuvre dans l’est asiatique, il est possible que les entreprises modernes se soient retrouvées dans l’incapacité de s’étendre suffisamment rapidement.

Les bénéficiaires de la mondialisation sont généralement les pays qui lui ont associé une stratégie de promotion de nouvelles activités, des politiques qui ont favorisé l’économie réelle par rapport à la finance, et des réformes séquentielles qui ont placé l’accent sur l’emploi à productivité élevée.

Quelle que soit la véritable explication, il apparaît clairement que le problème de croissance du Mexique n’est pas la conséquence d’une instabilité macroéconomique, d’une absence de concurrence étrangère, ou d’un manque de capital humain. En réalité, le rendement de l’éducation a notamment chuté parce que l’offre de main-d’œuvre qualifiée a dépassé la demande, et que la plupart des entreprises informelles n’ont pas besoin de ces travailleurs.

En fin de compte, les effets produits par des réformes axées sur l’efficacité ont été contrebalancés par des facteurs – politiques d’assurance sociale et imperfections du marché – qui ont systématiquement canalisé de trop nombreuses ressources en direction d’entreprises informelles, et créé des obstacles pour les entreprises formelles.

Étant donné le discours incendiaire du président américain Donald Trump, les discussions au Mexique portent de manière compréhensible sur la renégociation de l’Alena. Pour autant, si les dirigeants mexicains entendent atteindre leurs objectifs à l’issue du processus, il va leur falloir concentrer leurs efforts sur les facteurs structurels qui exercent un effet de dépression sur la croissance du Mexique.

Deux enseignements principaux doivent ici être tirés par les autres pays en voie de développement. Tout d’abord, depuis trop longtemps, ces économies sont obsédées par l’ouverture au commerce international, la nécessité d’attirer des investissements directs étrangers, la libéralisation des prix, et le fait d’atteindre une stabilité macroéconomique. Or, ces réformes fonctionnent – généralement en conjonction avec d’autres – lorsqu’elles promeuvent une transformation structurelle optimisatrice de productivité. Lorsque ce n’est pas le cas, ou lorsque d’autres politiques les contrebalancent défavorablement, les résultats sont nécessairement décevants.

Deuxième enseignement à tirer, il est nécessaire que ces pays prêtent étroitement attention à la manière dont les politiques d’assurance sociale influencent le comportement des entreprises et des travailleurs. Au-delà des bonnes intentions, elles peuvent parfois aboutir à une forme de subvention du secteur le moins productif d’une économie, et à la taxation de son secteur le plus productif.

Le Mexique a démontré que les stratégies de croissance réussies ne pouvaient se fonder sur des feuilles de route toutes prêtes. Elles doivent au contraire opérer des réformes ciblées, spécifiques aux pays et consistant à lever les obstacles réels à l’expansion des secteurs modernes, et mettre en œuvre des politiques compatibles avec une transformation structurelle.

Traduit de l’anglais par Martin Morel
Copyright: Project Syndicate, 2017.
www.project-syndicate.org

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