Reportage

Les khettaras du Tafilalet, un patrimoine précieux à préserver

Par Sabrina BELHOUARI | Edition N°:5086 Le 15/08/2017 | Partager
Une grande menace pèse sur cet ingénieux système de mobilisation des eaux souterraines
L'exode rural et les sécheresses qui se succèdent à l'origine du mal
Le savoir-faire lié aux khettaras sur la liste du patrimoine immatériel de l'Unesco
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Une khettara est reconnaissable grâce aux petits monticules d’argiles qui recouvrent les puits la composant. Ces puits, qui servent en même temps à l’entretien et le nettoyage du canal d’eau souterrain, s’étendent en file indienne parfois sur des dizaines de kilomètres (Ph. SB)

Sur la route reliant Rissani à l’oasis de Tinjdad, dans la province d’Errachidia, on peut apercevoir plusieurs monticules de quelques mètres de hauteur qui longent la route. Pour les visiteurs qui découvrent le désert marocain, ces monticules pourraient être juste des dunes ou des buttes façonnées par le vent.

Mais pour les connaisseurs des milieux oasiens, il s’agit d’un élément indissociable du patrimoine oasien, lié à ce qu’il y a de plus précieux dans le désert: l’eau. Les khettaras, ce système de mobilisation de l’eau souterraine dans les milieux oasiens et arides, illustrent le génie de l’habitant du désert. Elles sont reconnaissables grâce aux petits monticules d’argile qui recouvrent les puits composant chaque khettara. Ces puits s’étendent en file indienne sur des kilomètres tout au long des routes ou à l’intérieur de ce milieu désertique. Chaque alignement de puits constitue une khettara.

Le nombre des puits peut atteindre une centaine pour les khettaras les plus longues, avec un espace allant de 10 à 20 mètres entre les puits. Cet étonnant édifice cache en dessous un canal souterrain par où l’eau est acheminée, se trouvant à une profondeur allant de quelques mètres à parfois plus de 10 m. Le puits sert d’abord à creuser le canal souterrain, puis par la suite pour entretenir et nettoyer celui-ci tout au long de la vie de la khettara.

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Le tourisme culturel ou agrotourisme est une initiative louable qui met en valeur le savoir-faire lié au système de khettara dans le milieu oasien, à travers l’organisation de visites guidées, la restauration sur place et le commerce de produits locaux (Ph. SB)

A l’aide d’un seau, d’un treuil et avec la force des bras, l’argile ou le sable qui obstrue le canal au moment des crues est dégagé puis déposé autour du puits. C’est ainsi que sont constitués les monticules caractéristiques des khettaras, qui servent en même temps à protéger contre l’ensablement des puits. Ce système de dragage de l’eau de source dans les montagnes se prolonge parfois à des dizaine de kilomètres plus loin pour ramener l’eau par simple effet de gravité.

Sur ce tronçon de la route, on trouve 4 lignes de khettaras allant en parallèle de la montagne du Haut Atlas jusqu’aux oasis de Rissani, sans qu’elles se croisent ou se confondent. Car chaque khettara appartient à un ksar différent, le ksar étant le village  qui regroupe plusieurs familles vivant ensemble dans une oasis. Au fait, chaque ksar dispose de sa propre khettara, dont il est responsable pour l’entretien, l’aménagement et la réhabilitation.

Ainsi, lors de la saison de sècheresse, chaque ksar déploie ses membres pour creuser un nouveau puits en amont de la khettara afin de drainer l’eau. Au niveau du Grand Tafilalet, on dénombre un peu plus de 500 khettaras, dont seulement 340 sont encore fonctionnelles aujourd’hui. «La succession des sécheresse et l’abandon de l’entretien, principalement dû à la raréfaction de la main-d’œuvre partie travailler en ville, ont entraîné la disparition petit à petit des khettaras.

Ce système d’irrigation ancestral est délaissé au profit de puits creusés sur place au niveau de l’oasis, utilisant des motopompes», explique Daoud Fanissi, du bureau régional d’investissement agricole à Errachidia. En effet, face au phénomène de l’exode rural et du morcellement des terres dans le milieu oasien, ce génie ancestral est menacé de disparition.

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Aujourd’hui, peu acceptent de faire le travail d’entretien des khettaras physiquement très contraignant. La population jeune, quand elle ne se trouve pas en ville pour les études, rechigne à effectuer cette tâche. Le creusement est alors proposé à des travailleurs en dehors du ksar et moyennant donc un paiement par jour de travail.

Les habitants des oasis ayant les moyens financiers préfèrent un accès moins contraignant à l’eau en creusant des puits sur place, de plus en plus profonds et le plus souvent illicites, et utilisent des pompes à moteur. Les familles démunies, quant à elles, délaissent tout simplement le travail des champs et quittent l’oasis pour aller travailler en ville.

Mais depuis plusieurs années, intervenants étatiques ou représentants de la société civile s’attellent à faire revivre ce patrimoine. Ainsi des programmes de réhabilitation de khettaras ont été lancés dans le cadre du plan Maroc Vert, ou de programmes internationaux, ce qui a permis la réhabilitation de plusieurs khettaras abandonnées, à travers les financements et l’accompagnement dans des projets agricoles dans la région du Drâa Tafilalet.

Des initiatives comme le Programme Oasis Tafilalet (POT) ont permis aussi l’insertion des khettaras dans le cadre du tourisme oasien et désertique dit «circuit touristique du Mejhoul». Une initiative encourageante visant à promouvoir cette pratique dans l’objectif de faire revivre les pratiques d’agriculture oasiennes.

Un système mathématique!

La gestion de l’eau de la khettara obéit à des normes coutumières de répartition ancestrales appelées «droit d’eau», explique Mohamed Beraaouz, spécialiste de la géologie et de l’environnement, dans un article paru dans la revue Oasis du Maroc. Ce droit correspond au volume des travaux fournis, par famille ou par usager, lors de l’édification de la khettara. Un droit qui s’hérite d’une génération à une autre sur toute la durée de vie de la khettara. Ainsi, la durée du tour d’eau et le volume d’eau accordé à chaque ayant droit sont calculés en temps, ce qui permet d’éviter les conflit. Les règles de distribution de l’eau et des tours ou «nouba» ou «ferdia», varient d’une région à une autre, mais obéissent toutes à la même coutume. Aujourd’hui, l’utilisation de la montre pour déterminer la durée de répartition de l’eau a facilité les choses. Mais des systèmes de répartition ingénieux et tout aussi précis étaient utilisés avant. Le temps de partage se faisait par exemple selon la longueur de l’ombre de la porte d’entrée d’un village, ou à travers un système d’horloge hydraulique «Tanast» qui mesure le temps grâce à l’écoulement d’un certain volume d’eau dans un récipient. D’autres ksour utilisaient un bâton gradué comme instrument de mesure. Dans certaines régions, un bassin d’accumulation d’eau est élaboré et le temps est converti en hauteur de l’eau dans le bassin.

                                                                            

Faire revivre le savoir-faire à travers l’agrotourisme

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L’agrotourisme représente aujourd’hui une activité complémentaire à l’agriculture dans les oasis, et vient en supplément de revenu pour les populations oasiennes. Cette activité de niche est en même temps une motivation pour les habitants des oasis afin qu’ils renouent avec leurs pratiques ancestrales, et en particulier celles liées aux khettaras.

Sur ce tronçon de route entre Rissani et Tinjdad, l’un des membres de la communauté détenant l’une des 4 khettaras s’est installé avec sa famille pour gérer une activité touristique autour de la khettara. «Je reçois plusieurs groupes touristiques qui viennent pour découvrir ce système.

Je leur explique le mécanisme de construction et d’entretien de la khettara, et je leur fais visiter la galerie souterraine qui mène vers le canal d’eau. Ils prennent des photos, du thé et des rafraîchissements et parfois ils déjeunent ici», explique le guide. Avec une visite guidée, de la restauration sur place et la vente de produits souvenirs, un revenu non négligeable est assuré pour cette famille par exemple.

Le système des khettaras reste un élément indissociable du patrimoine socioculturel des oasis. Simple, efficace, écologique et économique, ce système ancestral présente, malgré son ancienneté, un intérêt particulier par rapport aux exigences actuelles en matière de développement durable des oasis marocaines.

C’est dans ce sens que ce savoir-faire lié au système des khettaras du Tafilalet a fait l’objet récemment d’un projet d'inscription sur la liste du patrimoine immatériel de l'Unesco. Un deuxième dossier concerne les pratiques et savoir-faire liés au palmier. Avec la reconnaissance de l’Unesco, ce patrimoine ancestral sera porté à un niveau supérieur avec une visibilité à l’international et un avenir positif pour la population oasienne locale.o

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