Habillage_leco
Tribune

Cruauté vs efficacité, quelles solutions pour les chiens errants?

Par Yassine JAMALI | Edition N°:5085 Le | Partager

Yassine Jamali est agriculteur et docteur vétérinaire (Ph. YJ)

Le meilleur ami de l’homme peut aussi devenir une source de nuisance. C’est parfois le cas pour la population de chiens errants au Maroc, estimée à 2 millions et plus. Certains sont réellement errants, et n’ont pas de maître. D’autres sont dits «en divagation» car ils ont un maître mais circulent librement pour se nourrir dans les décharges ou les poubelles individuelles.

Ne bénéficiant d’aucun suivi sanitaire ces chiens peuvent transmettre des maladies à l’homme. La rage fait l’objet d’une lutte permanente. L’échinococcose ou kyste hydatique, maladie parasitaire transmise par le chien à l’homme et aux animaux domestiques est beaucoup moins connue. Pourtant elle cause autant de décès que la rage, soit un peu plus d’une vingtaine par an. Sur le plan économique la vaccination des personnes mordues par un chien suspecté de rage coûte une vingtaine de millions de DH par an. Le budget des campagnes de vaccination canine est de près de 2,5 millions de DH par an.

Le kyste hydatique a un coût économique beaucoup plus élevé: à peu près 25 millions de DH pour payer 1.700 opérations chirurgicales annuelles, 10 millions de DH qui représentent les saisies aux abattoirs (abats de ruminants présentant des kystes). Surtout, le kyste entraîne des pertes occultes: les ruminants atteints ne meurent pas mais leur productivité est réduite; ces pertes atteignent des dizaines de millions de DH.

La lutte contre ces maladies et contre la prolifération canine revêt une seule forme: l’abattage, par le fusil ou le poison. Des dizaines de milliers de chiens sont abattus chaque année au Maroc. Les inconvénients des abattages sont connus: pollution de l’environnement par les appâts à la strychnine, par les cadavres de chiens, empoisonnement accidentel de chiens de propriétaires, cruauté extrême de la méthode, dont le principal inconvénient est le suivant: elle est totalement inefficace.

Depuis des dizaines d’années, on massacre les chiens au Maroc sans résultat. Partout dans le monde l’abattage massif a démontré son inefficacité absolue. Il est déconseillé par l’OMS.  Quel que soit le nombre de chiens abattus, les survivants réussissent à se reproduire suffisamment pour compenser les pertes. Une chienne peut engendrer jusqu’à 60.000 descendants (enfants, petits-enfants, arrières petits-enfants) en 6 ans ... (voir tableau)

chien_errants_085.jpg

Les études de l’OMS ont démontré qu’un tout petit nombre de chiennes rescapées suffisent pour reconstituer dans de brefs délais une population de chiens errants.
L’abattage massif et ses conséquences constituent une suite d’événements invariables.
1/ Abattage des chiens d’une zone rurale ou d’un quartier qu’ils occupent et défendent contre les autres meutes.
2/ Ceci crée un territoire vide.
3/ Les chiens des zones environnantes viennent envahir ce territoire pour profiter de ses ressources alimentaires.
4/ Ceci entraîne des combats
5/ Ces combats entraînent une augmentation de la propagation de la rage.
6/ Retour à la situation de départ.
Une alternative efficace a été développée par l’Inde, la Turquie et d’autres pays. Elle est actuellement recommandée par l’OMS. Il s’agit de la méthode TNR, en anglais TrapNeuter Release qui signifie Attraper, Stériliser, Relâcher. Pratiquée à Jaipur, Chennai, Mumbai, cette méthode a permis en quelques années de réduire le nombre d’agressions et de supprimer totalement les cas de rage humaine. En même temps qu’ils sont stérilisés, les chiens sont vaccinés, soignés et déparasités. Relâchés très rapidement sur leur territoire à l’endroit exact où ils ont été capturés, ils le réoccupent.

Ainsi, le chien qui a subi la méthode TNR défend son territoire contre tout chien extérieur susceptible de transmettre la rage ou le kyste hydatique. De plus il le défend contre tout chien capable d’exploiter ses ressources alimentaires pour se reproduire. Il règle à la fois le problème de la prolifération canine et de la transmission de maladies à l’homme. Le chien stérilisé, vacciné, déparasité, relâché, est un véritable agent sanitaire bénévole et permanent. La méthode TNR transforme un vecteur de zoonoses en auxiliaire de santé publique.

Il ne faut pas cacher le fait que la méthode TNR est coûteuse, qu’elle nécessite toute une logistique pour la capture, le transport, la détention, la stérilisation et la relâche. Mais elle est la seule voie possible pour protéger la santé publique, car c’est bien de santé publique qu’il s’agit, au-delà des légitimes préoccupations humanistes de protection animale, au-delà de l’image du pays, au-delà même du respect des engagements signés dans le cadre d’instances onusiennes.

L’ampleur de ce chantier requiert l’engagement de tous les acteurs concernés: Associations de protection animale engagées dans cette lutte avec des moyens dérisoires depuis des années; profession vétérinaire doublement concernée car il s’agit à la fois d’un marché et d’une cause nationale qui fait appel à leur civisme, à l’image du mandat sanitaire qu’ils exercent en zone rurale; enfin, les Bureaux municipaux d’hygiène, garants de l’hygiène de l’environnement urbain et de la santé des citoyens. Tous ces acteurs sont appelés à s’organiser au moyen de conventions négociées.

chiens_et_chats_085.jpg

La ville d’Agadir est pionnière en la matière, à travers un partenariat entre la municipalité et l’association «Le Cœur sur la Patte», qui a permis d’appliquer le programme TNR à plus de 500 chiens. Des fonds européens ont pris en charge une partie des frais.

D’autres villes au Maroc explorent les voies et moyens permettant de parvenir à instaurer une gestion de la population canine pour protéger la santé des citoyens. Une dynamique semble se mettre en place à l’échelle nationale, plaçant le Maroc en pole position pour être un précurseur en Afrique.

Reste que sans l’appui des citoyens ce projet aura du mal à s’implanter. Or ils sont réticents à l’idée de voir relâcher dans l’espace public des chiens capturés quelques jours auparavant. C’est pourquoi un grand effort de sensibilisation devra leur être consacré. En dernier ressort, ceux qui veulent être débarrassés des chiens doivent être conscients que la solution leur appartient: les chiens prolifèrent d’abord parce qu’ils ont de la nourriture à disposition. Cette nourriture est constituée de déchets alimentaires jetés par... les citoyens. Autrement dit, une bonne gestion des décharges en ville et des charognes à la campagne éliminera de manière imparable tous les animaux errants. Cela revient à développer le tri sélectif.
Mais ceci est une autre histoire...

 L’utilité des chiens errants

chien_errants_1_085.jpg

La population de chiens errants, outre les nuisances bien réelles, joue un rôle d’une grande utilité. En ville, elle consomme et fait disparaître des déchets alimentaires qui pourraient nourrir d’incroyables quantités de rats, de vermine et de germes nocifs pour la population. A la campagne, ils sont charognards et nettoient les carcasses d’animaux domestiques qui autrement pourriraient sur la voie publique pendant des semaines, faute de système d’équarrissage. En particulier lors des pics de mortalité dans les élevages de volailles, des centaines de poulets morts sont jetés au risque de polluer de leurs germes les nappes phréatiques et les cours d’eau. Sans les chiens, ces carcasses se décomposeraient en pleine nature en libérant des bactéries hautement pathogènes pour l’homme et le bétail.

 

  • SUIVEZ-NOUS:

  1. CONTACT

    +212 522 95 36 00
    [email protected]
    70, Bd Al Massira Khadra
    Casablanca, Maroc

  • Assabah
  • Atlantic Radio
  • Eco-Medias
  • Ecoprint
  • Esjc