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Tribune

La démocratie pakistanaise survivra

Par Shahid Javed BURKI | Edition N°:5083 Le | Partager

Shahid Javed Burki, ancien ministre des Finances du Pakistan et vice-président de la Banque mondiale, est actuellement président de l’Institute of Public Policy à Lahore (Ph. S.B.)

La décision de la Cour suprême du Pakistan de destituer le Premier ministre Nawaz Sharif, qui bénéficiait d’une majorité confortable à l’Assemblée nationale, est considérée par beaucoup en Occident comme un signe inquiétant de retour à une instabilité politique, voire annonçant un retour à l’autoritarisme. Pourtant, l’histoire politique du Pakistan suggère le contraire.

Le Pakistan actuel n’a pas émergé en août 1947, quand il a obtenu son indépendance, mais en décembre 1971, quand, après une guerre civile sanglante, la région orientale du pays est devenue le Bangladesh. Par la suite, le Pakistan a été gouverné comme une démocratie parlementaire, dirigée par le Premier ministre charismatique Zulfikar Ali Bhutto.
Mais des accusations de fraude électorale à grande échelle lors des élections de 1977 ont déclenché des troubles généralisés, qui ont non seulement fait tomber Bhutto (qui a finalement été exécuté), mais ont aussi conduit à un coup d’Etat militaire. Le Général Muhammad Zia-ul-Haq a pris la présidence en 1978 et est resté en poste jusqu’à sa mort dix ans plus tard.

La mort de Zia a porté au pouvoir un autre Premier ministre civil démocratiquement élu: Benazir Bhutto, la fille de Zulfikar Ali et la première femme à diriger un pays à majorité musulmane. Mais son premier mandat a été écourté par le président –avec qui elle s’était lancée dans une lutte de pouvoir – qui l’a démise de ses fonctions en vertu du huitième amendement de la constitution pakistanaise rédigée par les militaires, au milieu d’allégations de corruption et de mauvaise gestion.

Peu après, Sharif a pris ses fonctions en tant que Premier ministre. Son premier mandat a pris fin en 1993, suite à sa démission sous la pression militaire. Ceci a ouvert la voie au retour de Bhutto, qui est restée Première ministre jusqu’en 1996, quand elle a été une nouvelle fois renvoyée –cette fois-ci, par son propre Parti du peuple pakistanais.
En 1997, ce fut de nouveau le tour de Sharif. Mais sa confrontation avec l’armée s’était intensifiée au fil des ans, ce qui a entraîné un autre coup d’Etat en 1999, conduisant à huit années de régime militaire sous la direction du général Pervez Musharraf. En 2008, Musharraf a démissionné sous la pression populaire, et une nouvelle élection a porté au pouvoir Asif Zardari, le veuf de Benazir Bhutto, qui avait été assassinée en décembre de l’année précédente. 

Faisant fi des exigences constitutionnelles, M. Zardari n’a pas transféré le pouvoir exécutif à son Premier ministre, et au contraire entendait que les deux premiers ministres qui ont servi sous sa mandature suivent ses ordres. Le mandat de cinq ans de M. Zardari a renforcé le système présidentiel au Pakistan. Cependant, cela a changé en 2013 avec la réélection de Sharif en tant que Premier ministre, lorsque la démocratie parlementaire a été entièrement restaurée.
Sur les 45 années écoulées depuis la guerre civile, le Pakistan en a passé 24 sous régime présidentiel et seulement 21 en tant que démocratie parlementaire. Cependant, la situation actuelle –caractérisée par un pouvoir judiciaire indépendant, une presse libre, une société civile active et une armée qui s’est assagie– favorise la poursuite du parlementarisme, avec ou sans la destitution de Sharif.

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Benazir Bhutto a été la première femme à diriger un pays à majorité musulmane. Figure marquante de l’histoire du Pakistan, elle a été dirigeante de son parti et deux fois Première ministre de son pays. Morte assassinée, elle obtient le Prix des droits de l’homme des Nations unies à titre posthume (Ph. AFP)

Et, effectivement, la trajectoire du gouvernement du Pakistan jusqu’ici semble prometteuse. Shahid Khaqan Abbasi –un ancien ministre du pétrole bien formé, qui est considéré comme un gestionnaire habile– occupe maintenant la fonction de Premier ministre par intérim. Cela pourrait signifier qu’il dirigera le gouvernement pendant 45 jours –juste assez de temps pour élire Shahbaz Sharif, le frère cadet de Nawaz Sharif, en tant que prochain chef du Pakistan. Alternativement, Abbasi pourrait rester en fonction jusqu’à la prochaine élection générale, qui se tiendra en mai 2018.

Cette deuxième possibilité offre des avantages politiques non négligeables. Pendant près de dix ans, Shahbaz Sharif a été ministre en chef du Punjab, le bastion du parti au pouvoir, la Ligue musulmane du Pakistan, qui est encore dirigée par Nawaz. Et il lui reste quelques promesses à tenir avant de quitter ce poste –en commençant par réduire les baisses de tension d’électricité, qui diminuent le bien-être économique et personnel, en particulier au cours de cette année, qui a été la plus chaude jamais enregistrée dans la province.

Le Punjab a également besoin d’une meilleure infrastructure urbaine. La population des villes pakistanaises connaît une croissance de 6% par an, augmentant la demande pour de meilleurs services de transport, de gestion de l’eau, d’assainissement et de collecte des déchets solides, ainsi que d’éducation et de santé. Cela est particulièrement vrai au Punjab, où la population urbaine a augmenté de près de 26% entre 2001 et 2011.
L’administration provinciale de Sharif se penche déjà sur ces questions et des améliorations tangibles sont attendues pour le printemps. Garder Sharif au Punjab pourrait bien être la meilleure façon de s’assurer que les choses se déroulent comme prévu, et donc que la Ligue musulmane du Pakistan puisse compter sur un fort soutien des électeurs lors des prochaines élections.

Ce résultat renforcerait la poursuite du système parlementaire du Pakistan, qui revêt une grande importance pour le reste du monde musulman.
Le système politique du Pakistan a sans aucun doute été confronté à de sérieux défis dans le passé. Mais la destitution de Sharif ne présage pas nécessairement un retour à l’instabilité ou, pire encore, à un régime militaire. Sur les traces de l’Inde, où un système politique raisonnablement inclusif a permis une paix et une stabilité relative pendant près de 70 ans, le Pakistan semble continuer à se diriger vers une consolidation démocratique.

Instabilité, violence...

LA stabilité sociale, que si peu de pays musulmans connaissent, exige des systèmes politiques ouverts, inclusifs et représentatifs. Cela est d’autant plus vrai aujourd’hui, alors que l’âge médian dans les pays à majorité musulmane se situe à environ 25 ans. 1,6 milliard de jeunes musulmans dans le monde sont exposés, grâce à la technologie, au monde à l’extérieur de leurs frontières, et ont tendance à être partisans d’une plus grande ouverture d’esprit et d’un élargissement de leurs opportunités. Les pouvoirs extérieurs peuvent en tirer des leçons également.
Les Etats-Unis ont longtemps soutenu des régimes autoritaires «amis», comme celui du président égyptien Abdel Fattah el-Sissi. Or, même si pareille stratégie peut sembler servir les intérêts américains à court terme, elle finira toujours par attiser l’instabilité et la violence sociale qui pourrait déborder dans une région déjà troublée.

Traduit de l’anglais par
Timothée Demont
Copyright: Project Syndicate, 2017.
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