Economie

Enseignement: Le numérique dans les classes, pas si miraculeux que ça

Par Mohamed CHAOUI | Edition N°:5075 Le 28/07/2017 | Partager
«Cet objet magique» ne peut rien pour un enseignement défaillant
3.000 établissements équipés en salles multimédia
Le tactile aide beaucoup plus les élèves du primaire

«La qualité est primordiale et sans changement des pratiques pédagogiques, nous n’arriverons pas à l’efficacité avec du numérique. La technologie peut amplifier un enseignement efficace mais la meilleure des technologies ne peut rien pour un enseignement défaillant», lance d'emblée Christopher Gomès, directeur adjoint de l'association «Agir pour l'école» lors de la récente rencontre co-organisée par l'OCP Policy Center et le think-tank français, l’Institut Montaigne, dirigé par Laurent Bigorne. Cette première collaboration a ainsi porté sur un thème stratégique qu'est le défi de l’équité et de l’innovation dans l’éducation. Une rencontre qui s'est tenue deux jours avant la tenue de la 12e session du Conseil supérieur de l’éducation de Omar Azziman et quelques jours après le Conseil de gouvernement où Mohamed Hassad a présenté son plan d’action pour la réforme de ce secteur. C’est davantage le 2e thème du séminaire consacré au rôle du numérique dans l’apprentissage des fondamentaux à l’école qui a le plus accroché l’assistance. Pour Christopher Gomès, le numérique a permis de démultiplier l’impact de l’enseignant et de créer du temps d’apprentissage. Associé à «une espèce d’objet magique», par sa seule introduction dans la salle de classe, il permettrait aux élèves en stade d’apprentissage d'effectuer un bond. «C’est parfaitement impossible», martèle Gomès. 

La connectivité à dos de mulet

D’ailleurs, Ilham Laâziz, du ministère de l’Education nationale, est sur la même longueur d’onde. Pour elle, le numérique est perçu comme «une pilule miracle qui va mettre de la qualité dans l’éducation. Ce n’est pas vraiment le cas, il faut en être conscient». Pour marquer les esprits, elle rappelle que les grands spécialistes de la Silicon Valley ne mettent pas des ordinateurs entre les mains de leurs enfants. Une anecdote qui en dit long sur l’échec des parents à éduquer leurs enfants au numérique. Ilham Laâziz rafraîchit les mémoires pour rappeler qu’avant le programme Génie en 2005, les gouvernements successifs avaient commencé par équiper les lycées d'ordinateurs, 4 par lycée pour démarrer. 
Aujourd’hui, 3.000 établissements  disposent de salles multimédia. Tous les enseignants ont bénéficié de 5 jours de formation. «Depuis 2013, nous avons introduit un programme de formation-certification. En volume, nous sommes le pays le plus avancé. Nous avions 100.000 enseignants qui ont suivi cette formation et 80.000 certifiés aux outils bureautiques», a-t-elle indiqué. Elle met cependant un bémol dans ses propos: «en tant que responsable, je me dis qu’heureusement que nous ne sommes pas allés plus vite. Car, nous aurions mis plusieurs millions de DH dans des équipements sous-utilisés. Nous avions ralenti la machine». Au départ, en trois ans, il s’agissait d’équiper tous les établissements scolaires: 7.600 écoles primaires, 1.900 collèges et 1.162 lycées, plus 13.700 écoles satellites qui ne disposent pas des infrastructures nécessaires. Elles sont électrifiées à hauteur de 50%. «Là où il n’y a rien, nous avons amené la connectivité à dos de mulet», dit-elle.
En matière de ressources numériques, l’éducation nationale a fait «un effort phénoménal» pour mettre du contenu numérique en langue arabe, conforme au programme scolaire, à la disposition des enseignants, ajoute Laâziz. Mais après, l’usage n’a pas suivi, déplore-t-elle. Car, les enseignants ne savaient pas comment s’y prendre. Aujourd’hui, «nous travaillons à l’horizon 2030 sur le nouveau plan, où nous avons deux objectifs majeurs dont  l’introduction des TIC dans les curricula». 

Sortir l'éducation de la politique?

Ilham Laaziz est formelle: au Maroc, il n'existe pas de plan tablettes. «Nous travaillons depuis trois ans sur une expérimentation dans des écoles à Salé et Kénitra avec un partenaire pour voir l’effet de la tablette au niveau du primaire. Mais la massification n’est toujours pas à l’ordre du jour. C’est une question de budget». En outre, plusieurs pays ayant démarré des projets de massification par des tablettes ont arrêté leurs programmes. Au primaire, la tablette a du sens puisque la tactilité aide beaucoup «l’élève à s’approprier des choses, mais au collège et au lycée, c’est différent. C’est plus l’ordinateur dont a besoin l’élève». 
Pour ce séminaire conjoint, était aussi présent l’ancien ministre de l'Education nationale, Abdallah Saâf, auteur notamment de «L’année du bus», un examen doux-amer des a-priori encombrant les cerveaux marocains et «Une année considérable» qui raconte son expérience au département de l'enseignement. Il a démarré son exposé par la récurrence du mode de crise, collée au discours sur l’enseignement, développé depuis l’indépendance.  Les problématiques  de déperdition, de généralisation, d’efficacité… ont la peau dure. A l’exception de la question de l’équité, jugée assez récente ou encore le préscolaire et le primaire qui ont fait irruption comme stratégique. La question de la gouvernance est posée, de manière claire, sur la table depuis 2000.  Le deuxième point abordé a porté sur le statut de la politique de l’éducation. Est-elle la mère des politiques publiques ou doit-elle sortir de la politique? D’ailleurs, certains vont jusqu’à proposer de soustraire l’éducation nationale des milieux politiques pour la confier à des non politiques ou à des entités indépendantes. Sur le diagnostic, Abdallah Saâf, qui a chapeauté ce portefeuille pendant l’alternance, est sévère: «il faut reprendre tout cela, d’autant que les statistiques sont problématiques», dit-il. Mais le grand problème qui se posait était lié à la généralisation du système d’éducation, particulièrement dans le monde rural. Cette recherche de massification laissait au dernier plan la qualité.

Les «bas-fonds» du numérique

Pour Rahma Bourkia, directrice de l’Instance nationale d’évaluation auprès du Conseil supérieur de l’enseignement et éducation, il est impératif d’introduire le numérique pour améliorer la qualité et la quantité des apprentissages. Mais, la problématique est plus profonde. «Les jeunes sont déjà dans le numérique, sans passer par l’école. Ce n’est pas une question d’ordinateur mais une affaire de Smartphones», estime-t-elle. La double approche avec le numérique peut aider les enfants dans l’apprentissage. Mais ceux qui y sont déjà, même les adolescents au niveau du collège, sont connectés. «Nous avons des problèmes de triche au bac parce que tout le monde dispose d’un accès direct. La question qui se pose à l’école est de savoir comment sortir ces jeunes des bas-fonds du numérique. Une stratégie et une pédagogie seront nécessaires pour y arriver», ajoute-t-elle.

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