Régions

Al Hoceïma: La facture du Hirak

Par Ali KHARROUBI | Edition N°:5071 Le 24/07/2017 | Partager
Le maintien de l’ordre coûterait des millions de DH/j au contribuable
Des sommes faramineuses plus utiles pour relancer la ville
Le calme est revenu, mais c’est toute une province qui reste otage des tensions
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Même sous les verrous Nasser Zefzafi a mobilisé les foules à Al Hoceïma. Plus d’un millier de personnes, la majorité des jeunes et aussi des femmes, ont bravé l’interdiction de la manifestation. Avec «intelligence et surtout organisation». Renonçant à la «photo de foule» (tous regroupés dans un même endroit), les manifestants ont choisi de faire du harcèlement point par point, rendant la tâche encore plus difficile aux forces de l’ordre
(Ph. Bziouat)

Quelle facture pour Al Hoceïma? D’abord une perte de recettes. Après ces tempêtes successives, la ville a certes retrouvé son calme mais son activité économique tourne toujours au ralenti: commerce, tourisme, immobilier, services… Tout le monde se plaint de la faiblesse des recettes, en comparaison aux précédentes saisons estivales. Bon nombre de citoyens, dont certains ont bien voulu se confier à L’Economiste, regrettent l’absence d’une solution politique qui pourrait dénouer cette crise installée depuis 8 mois maintenant.  
A cette absence de perspectives s’ajoute le risque de voir beaucoup de Marocains résidant à l’étranger (MRE) réduire leurs transferts en devises. Des milliers de familles, dans la province, subsistent grâce aux mandats mensuels de leurs proches qui travaillent en Europe. En 2016, les MRE ont renfloué les réserves en devises avec quelque 7 milliards de dollars, soit environ 66 milliards de dirhams. 50% d’entre eux sont originaires du Rif et de l’Oriental et ils n’ont pas caché leur amertume de voir le Hirak s’éterniser.

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Aujourd’hui, tous les chiffrent circulent et malgré nos efforts, il n’a pas été possible d’obtenir une certitude, mais le maintien de l’ordre à Al Hoceïma a aussi un prix. Selon des sources locales, (contacté à plusieurs reprises le gouverneur ne répondait pas), chaque policier en mission dans la ville percevrait une prime de déplacement. Elle est de 120 DH/jour sans compter les frais d’hébergement et de nourriture. Si 20.000 agents étaient déployés sur toute la province, ainsi que nos sources l’avancent, les contribuables auraient à débourser au moins 2,4 millions de DH/jour... on imagine la facture mensuelle! Tout cela reste, bien entendu, sous réserve. Toutefois, un banquier prosaïque souligne l’évidence: «avec de telles sommes, on pourrait résoudre bien des problèmes et répondre aux attentes de la ville et des citoyens. La Province amorcerait ainsi un réel développement, et on couperait tout bonnement l’herbe sous les pieds de ceux qui exploitent le malaise socio-économique pour satisfaire leurs agendas politiques».  
Al Hoceïma a-t-elle encore besoin de manifestation comme celle de jeudi dernier, avec un tel gâchis? Tous les ingrédients d’une journée pas comme les autres étaient réunis: imposant service sécuritaire (des centaines d’agents et des centaines de véhicules), des manifestants qui émergent de tous bords (la plupart d’entre eux n’avaient pas le même accent que les habitants d’Al Hoceïma), avertissements par hauts parleurs comme le stipule la loi, dispersion des groupes qui se constituent tous les cinq minutes, interdiction de la circulation par endroit, déclamation de slogans pour la libération des chefs de file de la mouvance populaire, klaxons assourdissants des voitures, courses poursuites pendant plus de quatre heures, pluie de bombes lacrymogènes et de pierres, des dizaines de blessés chez les manifestants et les services de l’ordre (dont certains très graves), deux fourgons de police endommagés et incendiés à Ajdir (selon les autorités locales), des dizaines d’arrestations… 

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Tout cela aurait été évité si les autorités locales avaient géré la manifestation comme elles avaient l’habitude de le faire et si un organisme, parti politique, syndicat ou association avait déposé une demande pour l’organiser. Il semble que l’abîme entre les autorités locales et la population s’approfondit au fil des jours. D’où la nécessité de procéder à un nouvel aiguillage pour inclure tous les intervenants dans cette mouvance.
Même sous les verrous Nasser Zefzafi a mobilisé les foules à Al Hoceïma. Plus d’un millier de personnes, la majorité des jeunes et aussi des femmes, ont bravé l’interdiction de la manifestation. Avec «intelligence et surtout organisation». Renonçant à la «photo de foule» (tous regroupés dans un même endroit), les manifestants ont choisi de faire du harcèlement point par point, rendant la tâche encore plus difficile aux forces de l’ordre. Ils ont organisé plusieurs regroupements dans différents quartiers de la ville, à Calabonita, Moroviego, Sidi Abid, Marmoucha, le centre-ville et à la rentrée de la ville. Ils scandaient tous la libération des activistes arrêtés. 
Dans un premier temps, les services de l’ordre ont réagi avec discrétion en dispersant les foules de manière pacifique. Devant le nombre grandissant des participants, ils ont procédé à des sommations rappelant les peines qu’encourent les fauteurs de troubles et les dispositions règlementaires interdisant les manifestations sans autorisation. Un exercice auquel se sont prêtées les autorités de 16h30 jusqu’aux environs de 18h avant que la situation ne s’envenime suite à des échauffourées entre des éléments de services de l’ordre et quelques manifestants excités. Pour tenter de dissiper les foules, la police a répliqué avec des bombes lacrymogènes. Ce qui a déchaîné des réactions plus virulentes et failli dégénérer, si les tirs n’avaient pas été stoppés in extremis.  
Après ces premiers heurts, le calme est revenu dans toutes les rues où les manifestants ont continué, sous l’œil vigilant des services de l’ordre, à «crier» leurs revendications. Un calme précaire qui a duré un peu plus d’une heure avant qu’un policier, trop confiant, ne soit tabassé par des manifestants chauffés à blanc, probablement par des substances psycho-actives. C’était l’acte de trop. La réaction qui s’ensuivit fut musclée avec des blessés chez les manifestants, qui ne tardèrent pas à répliquer par jets de pierres. Au total des dizaines de blessés de part et d’autre et une trentaine d’arrestations, selon des activistes locaux. Ils s’ajoutent aux jeunes, non originaires de la ville arrêtés pour contrôle d’identité puis relâchés. Vers 22h la ville commençait à retrouver progressivement son calme. Avant un lendemain plus radieux, sous le soleil de juillet. Les commerçants ont réouvert leurs boutiques en espérant des jours meilleurs. Les plages, elles, débordent d’estivants, majoritairement des hommes...

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