Régions

Al Hoceïma: Le gouvernement temporise

Par Faiçal FAQUIHI Ali ABJIOU | Edition N°:5048 Le 19/06/2017 | Partager
Satisfaire les besoins de la population dans les limites des moyens de l’Etat
«Accompagner le développement, mais assurer également la sécurité», selon l’Intérieur
La crise accentuée par un défaut de communication, El Othmani ouvre l’accès à l’information
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On recense en moyenne 13.000 manifestations par an, selon un rapport publié en 2015 par le CNDH (Ph. F.F.)

Le colloque national sur la situation d’Al Hoceïma, tenu le 16 juin à Tanger, s’est transformé en tribunal populaire. Toutes les plaintes et doléances des familles des détenus, les critiques des associations des droits humains contre l’approche sécuritaire étatique et les déclarations très langue de bois de membres de gouvernement y ont trouvé place.

Le coordinateur de l’événement, Mohamed Srifi, donne le ton: «Nous refusons catégoriquement le retour aux exactions des années de plomb». «La sagesse et le dialogue», estime-t-il, doivent primer pour mettre fin aux protestations qui secouent la capitale du Rif depuis octobre 2016.

Le tout dans un brouhaha qui a souvent pris le dessus dans cette rencontre tenue au siège de la région de Tanger-Tétouan-Al Hoceïma. Son président et SG du Parti authenticité et modernité (PAM), Ilyas El Omari, balise son terrain: «Ce colloque n’est pas organisé par la région. C’est une initiative de mes camarades de la société civile».

Manière d’écarter toute tentative voulant l’accuser de reprendre la main dans les événements du Rif. Il est vrai aussi que l’élu du PAM a brillé par son absence pendant de longs mois!  Quant au ministre de la Justice, Mohamed Aujjar, il a «beaucoup hésité» avant de répondre à l’invitation. Celui qui se présente comme «un enfant d’Al Hoceïma» avoue que «toute la classe politique» a mal géré la situation.

«Ce n’est plus toutefois le moment des règlements de comptes politiques», poursuit le ministre. Allusion surtout aux accusations émises par le numéro 1 du PAM sur la chaîne Al Aoula contre «le gouvernement Benkirane qui voulait punir Al Hoceïma» (Cf. L’Economiste du 15 juin 2017).

D’où aussi l’absence des ministres de l’Habitat, Mohamed Nabil Benabdallah (PPS), et de l’Agriculture, Aziz Akhannouch (RNI). Ils se sont contentés d’envoyer les secrétaires généraux de leurs départements. Celui des droits de l’Homme, Mustapha Ramid, a carrément boycotté le colloque. 

Les officiels quittent la salle…

Son collègue de la Justice s’est voulu rassurant: «Le sentiment général au sein du gouvernement» est de «respecter les droits et les libertés». Noureddine Boutayeb, ministre délégué à l’Intérieur,  ajoute que «les besoins de la population doivent être satisfaits dans les limites des moyens de l’Etat. Nous accompagnons le développement du Rif. Notre mission est d’assurer également la sécurité».

L’intervention du ministre du Tourisme, Mohamed Sajid, s’avère d’une évidence déconcertante: «Le dialogue nous a fait défaut depuis le début de la crise d’Al Hoceïma». Fouad Haidar, vice-président de la commune de Bruxelles (plus de 180.000 habitants) critique vivement  «le manque de communication et de proximité» gouvernementale sous des applaudissements nourris.

Le citoyen belgo-marocain évoque des manifestations qui «se font dans des endroits précis» (comme à Sidi Abid), à «des heures précises» (après la rupture du jeûne) et «avec parfois des altercations avec les forces de l’ordre» (comme à Imzouren). L’élu belge restitue aussi un témoignage de sa visite au Rif: «Vous êtes venus depuis Bruxelles pour nous écouter alors que nos politiques ne daignent pas le faire, m’avait demandé un jeune».

Publié en 2015, un rapport du Conseil national des droits de l’homme (CNDH) sur l’acte de manifester dresse le portrait de citoyens «de plus en plus conscients» de leurs droits. «Ils exigent de s’exprimer, d’être écoutés et de participer à la prise de décision», analyse le président du CNDH, Driss El Yazami.

Lors du Conseil de gouvernement de jeudi dernier, Saâdeddine El Othmani a d’ailleurs invité ses ministres à «mieux communiquer» et à être «réactifs face aux sollicitations des journalistes» (sic !). Le défaut de communication politique et sociale a un coût. Les événements d’Al Hoceïma en sont une preuve. Près de 15 millions de DH de dégâts matériels, 298 policiers blessés et une centaine de personnes traduites en justice à ce jour, selon le ministère de l’Intérieur. Son représentant au colloque de Tanger, Noureddine Boutayeb, n’a pas pris la peine de citer ces chiffres pour démontrer au moins que tout le monde est perdant dans cette affaire.

Son collègue de la Justice, Mohamed Aujjar, s’est contenté de quelques affirmations insipides du genre «les Rifains n’ont pas été accusés de séparatisme», la procédure judiciaire «respecte la présomption d’innocence»... Ses propos ont d’ailleurs suscité l’ire d’une assistance où l’on compte de nombreuses familles venues témoigner sur «les portes de maisons défoncées», «les interventions sécuritaires musclées et disproportionnées», «les arrestations pour motifs inconnus»… Hayat Boulahjal a un petit frère actuellement emprisonné. La police «n’a pas voulu me renseigner sur les raisons» de son arrestation à moins «que le père de la famille vienne en  personne». Sauf que le papa est «mort»!

Qui vous écoute? Car après leurs déclarations de bienséance, les officiels ont quitté la salle de conférences. Laissant derrière eux un public insatisfait, déçu et chauffé à blanc. Seul Driss El Yazami, président du Conseil national des droits de l’homme, est resté.

«En quittant les lieux, les membres du gouvernement ont fait preuve de mépris…», proteste Me El Habib El Haji, membre du comité de défense des détenus. «Nous voulons qu’ils restent pour entendre la vérité sur Al Hoceïma», protestent familles et militants associatifs.

Me Khadija Rougani s’indigne: «Je m’attendais à ce que le gouvernement nous explique au moins son approche sécuritaire et pénale afin de la discuter». L’avocate relate à son tour «les atteintes aux droits de la défense et de la présomption d’innocence». Me Rougani, revient ainsi sur «les motifs d’inculpation non précisés durant les arrestations», les «graves chefs d’accusation» finalement retenus comme l’atteinte à la sûreté intérieure de l’Etat.

Le rapport du parquet  avec ses  «plus de 4.000 pages à lire avant ce lundi (19 juin)». Le comité de défense des détenus d’Al Hoceïma a «réclamé pourtant un délai»… Ce même comité insiste sur la libération provisoire des détenus, l’annulation des avis de recherche, et de gracier la trentaine de personnes déjà condamnées… Ce sont là les «préalables d’un retour au calme». Du coup, la libération des détenus émerge comme étant la recommandation majeure de ce colloque qui s’est démarqué aussi par une organisation approximative.

Fizazi et Saida Fikri  hués par la foule

En l’espace d’une journée, toute la tension dans laquelle baigne Al Hoceïma a envahi le siège de la région de Tanger et l’hôtel où s’est tenue la 2e session des débats (voir ci-dessus). Le «cheikh» Mohamed Fizazi y a d’ailleurs passé un mauvais moment. Face à une assistance chauffée à blanc, ses positions contre les manifestations du Rif  lui ont valu un «Dégage!». Fizazi a soutenu pourtant que «son compte sur les réseaux sociaux a été piraté» et qu’il est «avec les revendications» des Rifains. Ses affirmations n’ont finalement pas trop convaincu.
La chanteuse Saida Fikri a, quant à elle, mal choisi ses mots. «Notre différence est notre force. Nous devons apprendre à discuter sans faire preuve de sauvagerie…», déclare-t-elle. Le mot de trop qui va pousser une salle déchaînée à lui réclamer «de retirer sa déclaration». Ce qu’elle fera après avoir affirmée d’abord que «le problème des Marocains est de ne pas reconnaître leurs défauts». La chanteuse a ensuite précipitamment quitté la salle.

 

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