Competences & rh

Jeunes, ni étudiants ni en emploi: «Aider chacun d’eux à retrouver la vie active»

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:5039 Le 06/06/2017 | Partager
Mobiliser public, privé et ONG pour les motiver et les faire sortir de leur bulle
Le statut de «Neet» peut démarrer dès l’enfance et durer tout le cycle de vie!
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Ahmed Driouchi, professeur d’économie, doyen de l’Institut d’analyses économiques et d’études prospectives d’Al Akhawayn (IEAPS): «Les Neet peuvent être valorisés, tant qu’ils sont jeunes et prêts à intégrer une vie active acceptable. Néanmoins, il est nécessaire de s’appuyer sur une stratégie et des plans auxquels doivent participer tous les acteurs»
(Ph. A.D.)

Les Neet (ni à l’école, ni en formation, ni en emploi), représentent une population impressionnante d’environ 2,7 millions de 15-29 ans au Maroc (voir article précédent). Mais cela fait seulement deux ans que le HCP a commencé à livrer des chiffres les concernant. Les Neet restent peu étudiés et mal connus. Comment peut-on les aider si l’on ignore presque tout d’eux? Ahmed Driouchi, doyen de l’Institut d’analyses économiques et d’études prospectives (IEAPS) de l’Université Al Akhawayn fait partie des rares économistes à mener des recherches sur le sujet.

- L’Economiste: D’après vos recherches, quelles sont les raisons poussant les jeunes à devenir des Neet?
- Ahmed Driouchi:
Les raisons sont multiples. La non-scolarisation, pour différentes raisons (économiques, familiales, santé, difficulté à se rendre à l’école,…) et l’abandon irréversible de la scolarité peuvent être décisifs. De même que la non-qualification des jeunes, contraints à des emplois physiques durs et précaires, et souffrant de la mécanisation et de la digitalisation croissante des activités. La formation professionnelle, quant à elle, est parfois inaccessible dans certains contextes (rural, périurbain...). Et elle ne saurait être attractive si des exemples de ses lauréats sont au chômage (ndlr: jusqu’à 23,2% de taux de chômage en 2016, selon le HCP).
La famille, aussi, peut offrir des alternatives à la recherche d’emploi ou à la poursuite d’une formation professionnelle. Mais une telle alternative ne peut être pérenne. La disparition des parents ou d’autres membres de la famille peut hypothéquer l’avenir des jeunes en question.        
Certains, attirés très tôt par des emplois informels, découvrent sur le tard qu’ils ont perdu leur temps, et que leur avenir est raté.
- Les raisons diffèrent-elles en fonction des pays ou des blocs régionaux?
- Des variations existent, en effet, entre pays et groupes d’économies. Certains travaux montrent que les variables macroéconomiques, celles liées à la gouvernance, au marché du travail, au système éducatif et au système de santé affectent les Neet. Les pays ayant de l’avance en matière d’identification, de connaissance, mais aussi de politiques économiques et sociales ciblant l’intégration des Neet, sont le Royaume-Uni et les pays de l’UE et de l’OCDE.

- Peut-on extrapoler ces données sur le cas du Maroc?
- La connaissance cumulée sur d’autres pays permet uniquement de formuler des hypothèses pouvant être soumises à des analyses. Mais un tel objectif est limité par l’absence de données sur les Neet. En attendant le développement de données spécifiques au Maroc, des travaux peuvent être menés sur d’autres pays disposant d’informations plus complètes, tout en cherchant à identifier les variables pertinentes qui affecteraient le plus le taux de Neet dans ces pays. Si, par exemple, le chômage des jeunes de 15-24 ans est la variable la plus importante, il s’agirait ensuite de chercher des informations sur le chômage des 15-24 ans au Maroc, et à partir de là, retrouver suivant des modèles appropriés le taux de Neet dans le pays.

- Cette catégorie peut-elle être élargie aux moins de 15 ans et aux plus de 29 ans?
- Au Maroc, la scolarisation est obligatoire à partir de 6 ans. La durée de l’enseignement primaire est de 6 ans. L’âge légal du travail, lui, est de 15 ans. Il faut donc chercher ce qui se passe durant les âges inférieurs à 15 ans. Le risque de devenir un Neet peut ainsi démarrer dès l’enfance, comme il peut se prolonger au-delà de 24 ans. Analyser les tranches d’âge supérieures à 29 ans pourrait également être révélateur de la persistance de ce statut, et permettre de mieux cibler les programmes de lutte contre la pauvreté. Beaucoup de jeunes sont, en effet, restés Neet tout le long de leur cycle de vie.
 
- Selon vous, les Neet pourraient être «facilement valorisés, s’ils le désirent». Comment?
- Oui, ils pourraient l’être tant qu’ils sont jeunes et prêts à intégrer une vie active acceptable. Néanmoins, il est nécessaire de s’appuyer sur une stratégie et des plans auxquels doivent participer tous les acteurs publics (HCP, ministères de l’Emploi, Education nationale, Jeunesse, INDH, ministère du Développement rural, Intérieur…), privés et ONG. Le projet de valorisation tiendrait compte des expériences présentes et cumulées dans le reste du monde. Ceci, en poursuivant les plans de lutte contre la déperdition scolaire, les programmes d’emploi, la promotion de la formation professionnelle et la lutte contre la pauvreté. D’autres actions spécifiques sont, par ailleurs, à considérer, à commencer par la préparation à l’intégration. Il s’agit d’un effort public destiné à motiver chaque Neet pour retrouver la vie active, ou à intégrer des cursus d’apprentissage avec un accompagnement pour le premier emploi. Cet accompagnement aurait le mérite de réduire les désespoirs passés des Neet.
L’appui public gagnerait à être mené sur le terrain par des ONG spécialisées, à même de mobiliser des experts en santé, sociologie, psychologie, recherche d’emploi… formés pour s’adresser à cette catégorie et la convaincre. Les écoles de la seconde chance pourraient constituer un cadre en mesure d’attirer les Neet. La formation professionnelle, aussi, est à envisager dans des formules de proximité, avec une alternance entre cours théoriques et pratique en entreprise.
Un échange d’expériences avec des réseaux internationaux pourrait, en outre, s’avérer fructueux (OCDE, OIT...). De même que le développement de recherches appliquées visant le suivi et l’évaluation continue des programmes d’inclusion des Neet.

Manque criant de données

L’ON sait peut de choses sur les Neet au Maroc. En tant que chercheur, Ahmed Driouchi, s’est heurté à la rareté des données. «Mais cette situation n’est pas réellement un frein pour la recherche, car elle permet d’ouvrir des pistes d’investigation», pense cependant l’économiste.
L’Institut d’analyses économiques et d’études prospectives (IEAPS) de l’Université Al Akhawayn, qu’il dirige, mène des travaux sur les jeunes, la pauvreté, l’éducation et le marché du travail depuis quatre ans. Cela a permis d’étudier de nouvelles dimensions liées aux jeunes, en particulier les transferts intergénérationnels et les modalités de décisions des nouvelles générations. Le chantier a ouvert la voie à des recherches ciblant directement les Neet âgés de 15 à 24 ans. L’IEAPS fait donc partie des rares entités travaillant sur le sujet.
«Les informations requises doivent permettre de cerner l’état des lieux, mais aussi la dynamique. Ceci nécessite des données chronologiques et longitudinales nationales, régionales et locales, par catégorie d’âge, genre et milieu. Des données qualitatives sont aussi de nature à enrichir la connaissance et les possibilités d’analyse», précise Driouchi. Dans ce chantier, le rôle du HCP est capital.

Propos recueillis par
Ahlam NAZIH

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