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Chronique

Rapport pays de la Banque mondiale: L’éducation, secteur social ou facteur direct de production?

Par Abderrahmane LAHLOU | Edition N°:5025 Le | Partager

près une carrière de vingt ans en tant qu’opérateur privé de l’Education scolaire et universitaire, et président fondateur d’associations dans l’enseignement et le Conseil en formation, Abderrahmane Lahlou a fondé ABWAB Consultants, spécialisé dans l’Education et la Formation. Il est expert auprès du Groupe Banque Mondiale pour le programme e4e au Maroc, et expert agréé auprès de la BID. Il réalise également des études pour le compte de ministères et d’organismes privés nationaux et internationaux dans les trois domaines de la formation universitaire, professionnelle et scolaire. Il est conférencier international en management, économie et éducation, et professeur visiteur dans des universités françaises (Ph. A. L.)

Présenté au public cette semaine, le  rapport pays de la Banque mondiale sur le Maroc a choisi de mettre à la Une l’investissement dans le capital immatériel, tout à fait à l’ordre du jour de la réflexion qui anime les centres de décision au Maroc depuis le discours du Trône de 2014.

A côté du capital institutionnel (appui aux marchés et services publics) et du capital social (parité homme-femme et confiance interpersonnelle), le capital humain reste le levier principal du développement inclusif, et fait l’objet d’un appel manifeste à investir dedans. Dans ce cadre, les recommandations sur l’éducation révèlent bien d’une vision que la Banque mondiale qualifie de rupture, «dans le cadre d’une thérapie de choc visant à provoquer un miracle éducatif».

Il s’agit donc, lit-on dans le rapport, de moderniser l’écosystème éducatif, de mieux recruter et former les enseignants, d’adopter une nouvelle gouvernance de l’école, de développer une offre éducative alternative et de promouvoir les compétences du XXIe siècle. La massification de ses structures devient un handicap structurel pour l’Etat, qui rend douteuse la possibilité d’une réforme efficace.

L’éducation nationale, à elle seule, est l’entité la plus colossale du pays. Elle gère plus de 7 millions d’usagers, en employant plus de 310.000 personnels, dont 280.000 enseignants, et gère de façon (à peine) décentralisée 11.000 unités éducatives. A la clé, le département détient le palmarès de la dépense budgétaire, que l’Etat a autant de peine à contenir qu’à améliorer le rendement de l’éducation.

Depuis l’indépendance, l’Etat s’est peu à peu enlisé dans le paradigme de l’éducation comme secteur social, alors que le discours la désigne comme facteur de production, tel qu’il transparaît dans l’analyse du triplet éducation-insertion professionnelle-création de richesses, dans le rapport de la Banque mondiale et alors que sonnent les alarmes de la non-compétitivité de l’outil de production du Maroc.

Un secteur social?

La gestion actuelle du secteur obéit tout à fait à la logique sociale: assurer un service totalement gratuit pour toutes les couches sociales, même s’il ruine les caisses de l’Etat, garantir une offre quantitative, tant en matière de «places éducatives» qu’en matière de «postes d’enseignants», contenir les conflits sociaux autour de l’éducation, définir les financements sans connexion au rendement scolaire, etc.

Inscrire un secteur dans une logique de «facteur de production» induirait d’autres normes de management: d’abord le gérer comme on gère une activité économique, avec les règles d’efficacité, d’autonomie du commandement dans les unités élémentaires, que sont les établissements scolaires, de définition préalable des caractéristiques de l’output sortant du système (profil de l’apprenant), de maîtrise totale des opérateurs de l’éducation sur leurs ressources humaines en termes de recrutement sélectif, d’adéquation du profil au poste, d’évaluation et de rémunération au mérite, et enfin vient l’écoute active et anticipatrice des besoins du marché de l’emploi et des exigences du projet de société que le pays semble s’être défini.

L’éducation payante est-elle une perversion?

Quel nom donner à un tel projet, sinon une régénération du mode opératoire dans la gouvernance de l’éducation? L’Etat est-il capable de se réinventer en cette matière? Encore une fois, je crains fort que non. Une alternative segmentaire et non intégrale serait de promouvoir une Education Non Gouvernementale, que je baptise ENG, qui emprunterait les mêmes attributs et modes opératoires que les ONG. Sa caractéristique majeure est le mode de gestion privée.

Ce secteur peut contenir le secteur privé de l’éducation, non dans sa forme mercantile actuellement dominante, mais dans une forme rigoureusement régulée par l’Etat. Mais l’ENG devra aussi contenir des fondations et associations à but non lucratif, des établissements à gestion déléguée, sous contrat avec l’Etat, ou encore des Chartered Schools, comme le suggère le rapport de la Banque mondiale.

Bien entendu, toutes ces formes de service éducatif seront payantes… une question qui en fâche encore certains. Payer l’éducation ne doit-il pas devenir comme payer les soins contre remboursement ou payer l’autoroute contre remboursement pour raison de service, ou encore payer l’électricité? L’époque du tout gratuit doit être aujourd’hui révolue.

Le leitmotiv serait: si vous prodiguez de la qualité éducative conforme aux attentes des familles, que vous respectez les normes physiques des bâtiments et équipements, que vous rémunérez bien vos enseignants tout en les faisant former, que vous payez vos impôts, et… que vous avez un marché, où est le mal à dégager du bénéfice?

Que les écoles privées l’encaissent alors comme dividendes et que les autres ENG le réinvestissent dans l’éducation! Mieux que ça, l’Etat peut subventionner les familles à revenu modeste sous forme de chèques-éducation ou d’abattements fiscaux, pour promouvoir l’accès à cette éducation, car il est prouvé qu’elle coûte moins cher que l’éducation publique, du fait de sa gestion plus rigoureuse.

A l’évidence, ce segment de l’éducation nationale, en pleine progression dans le monde, ne pourra jamais se substituer intégralement au secteur public classique. Pour autant que l’Etat encourage l’ENG, en considérant ses établissements comme véritables écoles nationales et en les régulant professionnellement et rigoureusement, il aura créé de l’émulation pour le secteur de l’éducation gouvernementale.

Un secteur à qui profiterait aussi une réforme de rupture, que le nouveau ministre de l’Education nationale a appelé de ses vœux. L’une d’elles et pas des moindres, à laquelle j’ai appelé en 2014 dans un ouvrage sur l’école marocaine, est la création de l’Agence autonome d’assurance qualité dans les écoles, qui devrait relever du chef de gouvernement, voire du chef de l’Etat, comme c’est le cas au Royaume-Uni, et qui exercerait les fonctions actuelles d’inspection, la production de normes, applicables à tous les segments de l’éducation nationale et de la formation professionnelle.

Changer de paradigme pour changer l’éducation

La question incontournable reste celle de la pertinence de ces recommandations dans un système éducatif isomorphe. Une configuration de monopole d’Etat sur l’éducation est-elle le terrain fertile à de telles recommandations? Je crains fort que non. Toutes les institutions et conditions censées améliorer le rendement du système sont là depuis vingt ans, voire davantage: des ministères structurés, une décentralisation officiellement installée, des budgets en croissance, des mécanismes d’évaluation globale opérationnels, des diagnostics récurrents. Rien n’y a fait. Ne serait-il pas temps de revoir le paradigme qui  abrite le fonctionnement de l’éducation dans notre pays? Le point de départ serait la déconstruction de la configuration existante: l’Etat n’est pas bon opérateur de la prestation d’éducation, ni de la prestation de santé. Il peut en être, par contre, un bon régulateur.

 

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