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Analyse

Flexibilisation du dirham: Un emballement des taux d'intérêt peu probable

Par Abashi SHAMAMBAFranck FAGNON | Edition N°:5022 Le 12/05/2017 | Partager
Au-delà du commerce extérieur, la réforme impactera le loyer de l'argent
La migration serait quasiment indolore pour les entreprises
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Othmane Tajeddine, directeur de la Banque des marchés de capitaux à la BCP: «Il n'y a pas de raison majeure que le démarrage de la réforme entraîne un gros mouvement sur la courbe des taux» (Ph. Khalifa)

- L'Economiste: Beaucoup d'entreprises n'ont pas encore pris conscience des enjeux liés à la flexibilisation du dirham. Quel retour avez-vous de vos clients?
- Othmane Tajeddine:
Tout opérateur économique a un sentiment de risque dès qu'il est face à une incertitude. Or, nous ne sommes pas dans cette configuration avec la réforme du mécanisme de change. Nous avons une idée assez claire du cheminement à suivre. Les autorités ont suffisamment communiqué autour du sujet et elles ont été relayées par les banques. Les opérateurs avertis savent que la réforme va être menée en douceur et que dans l'absolu, l'économie marocaine, au stade actuel, permet de la digérer sans difficulté particulière.

- Quelles sont les principales interrogations des entreprises?  
- Les opérateurs veulent savoir s'il y aura un mouvement particulier du dirham après la mise en œuvre de la réforme. Une variation brusque de la monnaie est à écarter dans la mesure où la banque centrale assurera une liquidité suffisante de devises. La situation macroéconomique permet de mener cette réforme dans des conditions favorables. Tous les benchmarks que nous avons réalisés laissent apparaître que tant que la réforme est conduite sur une période moyenne, voire longue, elle est quasiment indolore. Elle sera même bénéfique puisqu'elle engendrera plus de compétitivité.

- Le seul risque est-il sur la marge commerciale de l'importateur ou de l'exportateur?
- Les risques pour une entreprise sont nombreux. En ce qui concerne le change, nous disons toujours qu'un opérateur économique n'a pas vocation à faire du trading. Son résultat doit émaner de l'acte commercial. Après, se servir du change pour améliorer la rentabilité n'est pas mauvais, mais il ne faudrait pas que cette prise de risque engendre un autre pour l'entreprise. Le change n'est pas là pour lui faire gagner de l'argent mais pour optimiser et transférer la facture dans sa devise locale.
- Les débats se focalisent sur les conséquences sur le commerce extérieur et peu sur les taux d'intérêt. A quoi faut-il s'attendre?
- Dans une économie ouverte, la variation de la valeur de la devise touche mécaniquement la courbe des taux. La direction de la courbe des taux dépendra de la valeur du dirham après le déclenchement de la transition. Puisque le compte capital n'est pas totalement ouvert et que les opérations de change doivent être forcément adossées à des actes commerciaux ou financiers, il n'y a pas de raison majeure pour qu'il y ait un gros mouvement sur la courbe des taux. Nous serions dans un contexte plus ouvert, le scénario aurait été différent.

- En l'état actuel, la réglementation des changes n'est-elle pas un élément de complexité supplémentaire?
- Je ne pense pas. C'est paradoxal venant d'un opérateur de marché des capitaux. Le réflexe naturel serait de dire qu'il faut totalement libéraliser. En plus, j'aurais raison parce que cela permettrait à l'économie de gagner plusieurs années en matière de compétitivité et d'ouverture. Cependant, ce gain aura un coup financier et social extrêmement important. Raison pour laquelle j'estime que dans l'absolu, les réformes telles qu'elles sont entreprises par les autorités sont bien dosées.
En regardant dans le rétroviseur, beaucoup de pays ont souffert de la crise financière 2008 parce qu'ils avaient une économie totalement ouverte. Et, ils n'étaient pas suffisamment développés pour absorber le choc. Le Maroc a choisi d'être une économie libérale, mais ouvrir totalement de façon rapide serait contre-productif. Toutes les entreprises ne sont pas prêtes à faire face aux chocs extrêmes. Il faut du temps, de l'adaptation, de l'investissement en ressources humaines, en système d'information, en process... Il faut donner le temps aux entreprises d'adapter leur structure, leur mode de fonctionnement, leur business modèle...

- Un dirham plus volatil va-t-il s'accompagner d'une augmentation du coût des couvertures?
- Nous attendons les changements qui seront introduits pour être un peu fixé. Cela dit, nous rentrons dans un marché qui va être en principe libre et sur lequel les mécanismes de l'offre et de la demande vont jouer pour la fixation du prix. Rien ne présage un renchérissement disproportionné de la valeur des devises par rapport au dirham et vice versa. Si le mécanisme prévu marche, il n'y aura pas de changement important par rapport à ce qui se passe jusque-là. Je n'ai aucune raison de penser le contraire.
- Que répondez-vous à ceux qui estiment que le dirham est surévalué?
- Les calculs effectués par Bank Al-Maghrib montrent que le dirham n'est pas désaligné. A titre personnel, je pense que le Maroc gagnerait à avoir un dirham légèrement plus faible. Cela améliorerait la compétitivité de nos entreprises. Maintenant, il ne faut pas oublier qu'une dépréciation du dirham va renchérir le prix des importations. Et surtout, elle va empêcher les entreprises de s'adapter. Quand vous agissez uniquement sur le prix du dirham, cela ne peut qu'être conjoncturel. Dès qu'un pays concurrent fait de même, cela neutralise l'effet. Par ailleurs, lorsque vous dépréciez votre monnaie, les exportateurs ont tendance à augmenter légèrement leur marge et donc à absorber totalement l'impact de l'ajustement. Je suis convaincu que ce n'est pas uniquement en jouant sur la variable prix que l'on va augmenter nos exportations et réduire les importations. Sur le court terme cela peut être bénéfique, mais structurellement ce n'est pas comme cela qu'on sera compétitif.
- Quels sont les secteurs qui seront les plus exposés à un dirham plus volatil?
- Tout le monde est concerné d'une manière ou d'une autre. Il faut que les comportements changent. Les entreprises doivent s'adapter à cette nouvelle configuration du marché qui est naturelle. C'est le sens de l'histoire. On ne peut pas vouloir profiter des avantages d'une économie ouverte et garder une devise totalement verrouillée. C'est infructueux.

- Cette réforme ouvre-t-elle des opportunités supplémentaires pour les salles des marchés?
- Fondamentalement, il n'y a pas de changement majeur pour nous. Le plus important est d'accompagner les clients à gérer au mieux leurs risques. Nous considérons que mieux ils gèreront le risque de change, mieux ils se porteront. Si leurs affaires se développent, cela va générer davantage d'opérations pour les salles des marchés.

Ah, cette commission de l'Office des changes!

Sur chaque opération de change, une commission de 0,1% est versée à l'Office des changes. Cela paraît insignifiant… mais sur de gros volumes la facture n'est pas négligeable. Le passage par le compte en devises permet de neutraliser cette charge. De façon générale, cette commission n'a plus réellement de sens avec la réforme à venir. Elle pourrait être supprimée dès 2018. Plus globalement, la transition vers le dirham flottant nécessitera de flexibiliser et d'assouplir un peu plus la réglementation des changes. Pour les PME, c'est souvent un calvaire de s'adapter à toutes ces exigences. Des aménagements ont été introduits dans la version 2017 de l'instruction générale de l'Office des changes. Il apporte un peu plus de flexibilité, mais les opérateurs souhaitent que les autorités aillent un peu plus loin sur certains sujets comme les plafonds d'investissement à l'étranger. Ils sont actuellement fixés à 100 millions de DH pour les opérations en Afrique et 50 millions de DH dans les autres régions du monde. Pour les projets supérieurs à ces montants, les entreprises doivent solliciter des dérogations. Selon nos informations, des discussions seraient en cours pour relever ces limites. Tout comme l'Office des changes réfléchit à l'augmentation de la dotation touristique pour les voyages d'affaires. Le plafond de 60.000 DH par an est limitatif, disent de nombreux opérateurs.

Propos recueillis par Abashi SHAMAMBA et Franck FAGNON

 

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