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Culture

Le festival Gnaoua et Musiques du monde ou la réhabilitation d’un art ancestral

Par Amine Boushaba | Edition N°:5018 Le 08/05/2017 | Partager
Une 20e édition du 29 juin au 1er juillet
Près de 500.000 festivaliers du monde entier
La fusion avec les maâlems toujours au cœur de la programmation
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Initié à la musique des Gnaouas par Mahmoud Guinéas, Maâlem Omar Hayat crée son propre groupe en 1991. Il fait partie de la nouvelle génération de maâlems qui perpétuent la tradition, mais se projettent particulièrement dans l’art de la scène. Sa célébrité a aujourd’hui largement dépassé les frontières  (Ph. A3 Communication)

S’il y a bien un festival qui a bouleversé le paysage culturel marocain, c’est bien celui d’Essaouira Gnaoua et Musiques du monde. Ceux qui ont assisté aux premières éditions se rappellent l’exceptionnel vent de liberté, de créativité et de communion musicale qui a soufflé sur la ville des Alizées.

Une ville, alors indolente, et qui ne s’attendait pas au succès fulgurant de cette manifestation, qu’elle a très vite été dépassée par le flux de milliers de festivaliers, jeunes pour la plupart, venus des quatre coins du pays (20.000 pour la première édition en 1998). Pas assez de lits, pas assez de nourriture, pas assez d’eau… mais une incroyable énergie et une liesse populaire, prémices d’un printemps culturel et d’une  movida émergente que la nouvelle presse indépendante va baptiser la Nayda.

Le chemin n’a pas été toujours facile pour les organisateurs que les ultras conservateurs et autres islamistes même dits «modérés» ont fustigés, voyant dans cette expression libre de la jeunesse autant de signes de débauche que de danger pour la société, là où il n’y avait que l’affirmation d’un Maroc pluriel, moderne, encouragé par l’avènement du règne de Mohammed VI.

«Au pays de l’arganier, l’art a gagné»

20 ans plus tard, le festival d’Essaouira Gnaoua et Musiques du monde est toujours là, sans jamais baisser la garde, offrant une vitrine exceptionnelle pour un art ancestral, populaire et mystique à la fois et à des musiciens confinés autrefois à la performance de rue, la mendicité ou tout au plus au folklore.

«Nous sommes fiers d’être là, ensemble, 20 ans après, et nous espérons que nous nous retrouverons encore dans 10, 20, 30 ans… Et c’est alors que l’on pourra dire, comme me l’a soufflé un jour un ami musicien, qu’au pays de l’arganier, l’art a gagné», dira Neila Tazi, la productrice de l’évènement, un brin d’émotion dans la voix.

Transcender les barrières linguistiques, sociales,
générationnelles

Cet acte résistant fera du festival d’Essaouira beaucoup plus un projet culturel réfléchi, avec ses expériences musicales inédites, ses fusions de maâlems gnaouis avec les plus grands musiciens de jazz ou de world music, ses prises de risques, qu’un festival d’animation. Car, comme le précise encore une fois sa fondatrice, «le festival d’Essaouira n’a jamais été un festival de tête d’affiche, mais un festival de grande musique, de musiques du monde. Un festival qui met  également la lumière sur une culture exceptionnelle mais minoritaire, de descendants d’esclaves. Et cela nous vaut le respect à travers le monde».

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Le festival d’Essaouira a permis de sauver une musique ancestrale qui a failli tomber dans l’oubli. Aujourd’hui, la relève est assurée, comme ici avec Mokhtar Guinéa, fils de l’emblématique Mahmoud Guinéa décédé en 2015  (Ph. A3 Communication)

Les séances de fusion gnaoua-musiques du monde sont, en effet, toujours un exercice très attendu à Essaouira. Un exercice d’équilibriste, parfois périlleux, entre des univers et des pratiques musicales très différentes,  donnant lieu à des moments de magie et de grâce inscrits dans l’histoire du festival où les maâlems du Maroc se mesurent aux virtuoses des cordes, des cuivres et des percussions venus d’Europe, d’Amérique et d’Afrique.

A l’image d’un Wayne Shorter en scène avec Maâlem Mohamed Kouyou ou d’un Jamaaledeen Tacuma et Maalem Hassan Boussou ou encore la mythique rencontre entre Mohamed El Gourd et Randy Weston. Ce qui fera dire également à Mohamed Tozy, professeur de science politique et anthropologue, dans sa contribution à la célébration des 20 ans du festival: «Une manifestation musicale parmi les plus prestigieuses au monde, construite sous les emblèmes de la convivialité, le dialogue des cultures et surtout la conception d’un autre islam local et quotidien qui, par une sécularisation assumée, nargue les courants fondamentalistes hégémoniques».

A ce jour, le festival d’Essaouira Gnoua et Musiques du monde garde sa précieuse particularité, celle de transcender les barrières linguistiques, sociales, générationnelles dans une ambiance très particulière qui envahit, bien au-delà des scènes installées, toute la ville. Une marée humaine pour le moins joyeuse et fantastique, faite de néo-hippies,  de touristes mélomanes, de bourgeois décoincés, de jeunes hyper lookés, de vieux enturbannés et de dames emmitouflées sous leurs haïks blancs… tous à égalité, longeant les remparts, envahissant les placettes publiques ou se déhanchant  aux sons entêtants des guembris et crotales.

Une ville de 70.000 habitants, envahie pendant 4 jours par quelque 500.000 festivaliers du monde entier. «Nous sommes l’un des rares festivals au monde à être obligé de réduire la voilure de la manifestation, pour pouvoir maîtriser la situation et lui préserver son esprit de liberté,  de convivialité, d’universalité et de fraternité», précise Neila Tazi.

Il est vrai que le festival, victime de son succès, a pu prendre certaines éditions des allures de Woodstock, s’éloignant du projet initial qui était de créer un événement de référence autour de la musique des Gnaouas. Les fondateurs se sont très vite recentrés autour d’une musique et d’un patrimoine qu’il est plus que nécessaire de protéger en l’inscrivant comme patrimoine oral mondial et immatériel de l’humanité auprès de l’Unesco.

Les démarches ont été entamées et le dossier est en cours de traitement par l’institution onusienne. «Cela signifierait l’aboutissement d’un long travail qui a commencé avec la première édition de ce festival qui reste un évènement significatif mais éphémère. Nous estimons que cette tradition mérite plus, qu’elle est digne d’être mieux protégée», estime Neila Tazi.

Fusionner les énergies créatives

L’Improvisation musicale reste le maître-mot de cette 20 édition, que les organisateurs ont voulu comme une célébration mais également un retour aux sources. Maîtres Gnaoua et artistes internationaux  sont invités à fusionner leurs énergies créatives. Du jazz, du blues, des sonorités africaines sur la scène Moulay El Hassan. Le blues légendaire de Lucky Peterson côtoiera le jazz aérien de Bill Laurance, les rythmes endiablés de Carlinhos Brown ou la voix pleine de sagesse d’Ismaël Lô. D’autres artistes ayant accompagné le festival font leur retour pour cette édition anniversaire: Ray Lema et Abdeslam Alikane s’uniront pour célébrer 20 années de collaboration. Loy Ehrlich et sa Band of Gnawa offriront un spectacle hommage au fameux «Band of Gypsys» créé par Hendrix en 1969 qui, à l’instar des Stones, des Beatles ou Led Zeppelin, a été directement influencé par les musiques du Maghreb et plus particulièrement par celle des Gnaouas. Pour célébrer les 20 ans du festival, les musiciens se retrouvent 10 ans après leur premier concert de cette création musicale de Loy Ehrlich. L’énergie débridée d’Amazigh Kateb et de Gnawa Diffusion sera aussi au rendez-vous tout comme les mélodies envoûtantes de Hindi Zahra.
Cette année, plusieurs résidences ont été spécialement conçues pour fêter les 20 ans, comme la rencontre entre le soufisme indo-pakistanais et la tagnaouite, proposée par Titi Robin, ou le voyage de Guinée à Sidi Ali Ben Hamdouch créé par le Maâlem Hassan Boussou et ses compagnons.

De la musique, mais aussi des débats d’idées

Depuis 6 ans, aux côtés des concerts, des ateliers et autre master classe, est venu s’ajouter le Forum des droits de l’homme. Une manifestation organisée en partenariat avec le Conseil national des droits de l’homme (CNDH) et dédiée à l’Afrique et aux différentes thématiques qui s’y attachent.
Pourquoi un forum sur les droits de l’homme accompagne-t-il un festival de musique? Pour trois raisons nous dira Driss Yazami, président du CNDH: «La première pour son approche qui consiste à se réapproprier une partie de notre patrimoine, la deuxième est que c’est un festival qui a redonné de la dignité aux artistes gnaoua et enfin c’est un festival qui s’intéresse à une culture  minoritaire au Maroc tout en mettant en lumière le métissage et le brassage de notre société».
Après avoir consacré le thème du forum à l’histoire du continent en 2015, puis à ses femmes en 2016, c’est à une thématique plus que contemporaine que sera consacré le forum de l’édition 2017: «Créativité et politique culturelles à l’ère du numérique».
Les intervenants s’attacheront à analyser les liens entre le digital et la culture à l’heure où la création culturelle passe de plus en plus par le numérique, imposant de nouvelles manières de lire, d’écouter, de regarder. Autrement dit, de consommer la culture. Y a-t-il un risque  pour les formes actuelles de culture «traditionnelle»? Quel espace  d’expression et de visibilité pour les minorités et les groupes vulnérables? Autant de questions, et bien d’autres, qui interpellent les consommateurs de la culture dans notre continent tout autant que les pouvoirs publics et les acteurs culturels.

 

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